Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Si, comme moi, les histoires des ultra-riches ne vous passionnent pas, il est possible que vous ayez fait la fine bouche devant ce roman qui bénéficia d’une large publicité il y a une vingtaine d’années. Or, le hasard d’une chute de “pile-à-lire” fit surgir Un millionnaire innocent sous mes yeux. Son auteur, Stephen Vizinczey, s’était échappé de la Hongrie suite à l’échec de la révolution anticommuniste de 1956 avant de devenir l’un des écrivains canadiens les plus lus. Un millionnaire innocent présente l’originalité d’avoir plusieurs facettes, tant comiques que sérieuses, tant légères que tragiques — puisque le héros, Mark Niven, perd la vie à 22 ou 23 ans — et de présenter une foule de personnages très variés, et de différents milieux sociaux, les uns sympathiques, les autres haïssables, si bien que la comparaison avec des romans de Balzac est permise ! On pourrait dire qu’il y a plusieurs romans en un, sans compter que l’auteur commente régulièrement les étapes et les thèmes de l’histoire.

 

Une difficile relation père-fils. Lui-même natif de New York, Mark est le fils d’un acteur étatsunien qui peine à trouver des rôles au théâtre comme au cinéma, tandis que sa mère fait son éducation culturelle de Rome à Madrid et à Tolède, de Paris à Londres, et qu’il apprend les langues de ces pays. Mais ses relations avec son père sont toujours très tendues et Mark est témoin de l’échec du couple de ses parents, Dana et Barbara Niven. Après le divorce, Mark reste avec son père, dont la carrière finit par décoller.

 

Le rêve d’un trésor caché. À partir d’un séjour en Espagne, Mark se passionne pour l’histoire des Indes et pour l’indépendance des colonies espagnoles. En se documentant sur la vie du général San Martin, qui a libéré le Pérou de la domination espagnole, il apprend le naufrage de la Flora sur les récifes de Santa Catalina, aux Bahamas, emportant vers l’Europe les trésors nés du pillage colonial de la civilisation inca. Trouver un trésor englouti devient alors le sel de son existence. Cette idée fixe lui fait rater sa scolarité et provoque des jugements négatifs autour de lui. « Les gens intelligents et séduisants sont en butte à la discrimination comme toutes les minorités » note l’écrivain (p.188) et c’est le cas de Mark Niven.

 

Une histoire d’amour. Après avoir consulté les archives à Séville et à Gênes, Mark a localisé assez récisément le lieu du naufrage de la Flora : il trouve alors le moyen d’aller travailler sur place afin de disposer de loisirs pour plonger à la recherche de l’épave. Il fait alors la connaissance d’une riche habitante de l’île, à peine plus âgée que lui. Entre Mark Niven et Marianne Hardwick ce fut le coup de foudre. Ils sont tombés amoureux l’un de l’autre alors qu’ils prenaient place côte-à-côte à bord du petit avion qu les emmenait rejoindre l’une des îles Bahamas, Santa Catalina, où se déroule une partie du roman. La vie de Mark balance alors dangereusement entre Barbara et le trésor englouti...

 

Le roman judiciaire. Après la découverte de l’épave restée presque intacte et coincée entre des bancs de coraux, Mark organise à grands frais la remontée des trésors qu’elle contient tandis que Barbara repartira à Chicago avec ses jeunes enfants, retrouver son mari dirigeant d’une multinationale de la chimie. Grâce à l’aide apparemment bienveillante de Vallantine, un galeriste new-yorkais, une exposition des bijoux, pièces anciennes et autres objets précieux est organisée à Nassau et l’on envisage de faire de même à New-York. En fait Vallantine est aussi un escroc et il entend garder pour lui toute la collection, une fois prélevé le montant de ce qui revient à l’État bahamien. Quand Mark s’aperçoit que Vallantine a voulu le duper commence un roman judiciaire qui permet à l’auteur de dire beaucoup de mal des avocats et des juges new-yorkais. Concrétement, Mark va perdre à peu près tout des millions qu’il a sortis de la mer et de l’oubli. Ces chapitres sur les avocats seront jugés trop pesants par beaucoup de lecteurs et de lectrices…

 

Le thriller. Les amours de Mark et de Marianne ne passent pas inaperçus, car elle est surveillée par un détective et un photographe qui surprennent les amants sur leur voilier, l’Ermite. Hardwick apprend donc rapidement l’infidélité de son épouse, et, furieux, se rapproche d’un mafieux de Chicago pour résoudre le problème. En même temps, comme la presse relate la découverte archéologique qui fait de Mark « un millonnaire innocent » — comme son père le lui avait dit en plaisantant — la convoitise d’une autre organisation criminelle camouflée en secte philanthropique et anticapitaliste aboutit à un raid militaire dont notre jeune héros est la cible.

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Stephen Vizinczey a ancré l’action de son roman dans un contexte historique précis. Mark, né aux États-Unis, et n’ayant pas entrepris d’études universitaires est susceptible d’être mobilisé et envoyé combattre au Vietnam. Son père lui propose de s’inscrire à l’Université Columbia et il ferait certainement un bon étudiant en histoire vu qu’il s’y connaît déjà dans la consultation des archives. C’est l’époque où les étudiants manifestent contre la politique de Lyndon B. Johnson et de son vice-président Humphrey qui brigue sa succession, c’est aussi l’époque où la gauche américaine rêve de porter le pacifiste Eugene McCarthy à la Maison Blanche, et Barbara Hardwick, bien que fille d’un milliardaire de l’acier, s’embarque dans cette campagne croyant que Mark l’a abandonnée. Dans ces années aussi le capitalisme américain commence à subir les critiques acerbes du mouvement écologiste : or la pollution chimique est alimentée par les rejets toxiques du groupe Hardwick Chemicals que son jeune propriétaire sous-estime, puis entend cacher quitte à s’entendre avec l’entrepreneur mafieux (déjà mentionné) pour les soustraire au regard des enquêteurs et du public. Voilà une nouvelle pomme de discorde pour Barbara envers son mari tandis qu’elle attend vainement les lettres de son amant. L’auteur, qui fait référence à De l’amour de Stendhal, peut pleinement revendiquer de se placer dans l’héritage de ses prédécesseurs du XIXe siècle :

 

« En rapportant leurs premières impressions [de Mark et Barbara], il est difficile de ne pas envier quelque peu le romancier du dix-neuvième siècle, qui écrivait à une époque où les jupes et les conventions cachaient tout et où il était possible de tracer un entrelacs complexe et subtil d’émotions, progressant lentement d’un enthousiasme partagé pour la sonate à Kreutzer, les conversations scintillantes et les bonnes œuvres vers une reconnaissance fortuite des besoins de la chair. Mais un conteur doit refléter son temps, et de nos jours les gens ne sont plus innocents dans leurs désirs : ils pensent à faire l’amour dès le premier regard. »

 

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Stephen Vizinczey : Un millionnaire innocent. - Traduit de l’anglais par Marie Perrier. Anatolia, Éditions du Rocher, Monaco, 2003, 540 pages. [An Innocent Millionnaire, 1983].

 

 

Aperçu du roman de Claire Messud "L'étrange tumulte de nos vies" paru en 2025

Lu dans le cadre du challenge organisé par Sibylline et sa Petite Liste.

 

Tag(s) : #LITTERATURE CANADA, #LITTERATURE ANGLAISE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :