Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

À l’âge du « bureau sans papier », de la dématérialisation des formalités, de la généralisation des activités autrefois dites « tertiaires », et de l'IA, il semble qu’on tende à oublier le contact avec les matériaux et matières premières qui soutiennent la civilisation contemporaine. C’est cette omission que le journaliste du Times et de Sky News entend corriger dans ce prodigieux essai où la géographie croise l’histoire des sciences et des techniques. Oui, ça se lit comme un roman. Même si l’ouvrage débute par la visite d’une impressionnante mine d’or dans l’ouest américain, les acteurs principaux en sont le sable, le sel, le fer, le cuivre, le pétrole et un « nouveau venu » le lithium. En fait c’est aussi une histoire de l’énergie marquée par des transitions, le passage du bois au charbon, puis au pétrole et au gaz, et — en cours la transition énergétique marquée par l’abandon progressif des énergies fossiles émettrices de CO2 et la généralisation des énergies renouvelables. Cette décarbonation de l’économie accompagnée du nécessaire recyclage des métaux sera une œuvre de longue durée fondée sur la volonté politique. L’auteur, en conclusion, s’inquiète de ces conditions, particulièrement du peu d’ingénieurs formés en Occident — car constate-t-il, même en Angleterre, patrie de la première révolution industrielle, des formations pointues ont dû fermer faute de candidats.

 

À l’origine, il y a les mines

Pour parfaire la découverte de ces six éléments essentiels, l’auteur entreprend une série de visites qui rendent son approche vraiment concrète et s’ajoutent à une documentation impressionnante (exclusivement en anglais). Cette recherche amène Ed Conway à visiter un certain nombre de sites miniers, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Chili, et à discuter avec leurs responsables. Il descend dans une mine écossaise pour voir le sable le plus pur — 99 % de silice — destiné à des flacons comme à des optiques. Le sel, nous dit l’auteur, « est tout aussi vital qu’il l’était sous l’Empire romain. Son usage est loin de se limiter à sa fonction culinaire : il sert de fondement à l’ensemble de l’industrie sanitaire et pharmaceutique ». Aussi explore-t-il une mine de sel du Cheshire, source du chlore qui nous permet de purifier l’eau pour la rendre potable. Pour le cuivre, dont le nom est associé à l’histoire de Chypre, c’est la mine géante de Chuquicamata, du nom de l’une des villes fantômes de l’Atacama au nord du Chili qui reçoit sa visite. Dans cette région d’Antofagasta, c’est aussi le lithium qui l’amène à poser les pieds sur un salar avant son raffinage à l’usine de SQM.

 

Des sites industriels qui ont marqué l’Europe

Ces pérégrinations dans l’espace et dans le temps passent souvent par d’anciens sites industriels comme ceux qui firent la gloire d’Imperial Chemical Industries, à Northwich par exemple, où l’on voit produire la soude caustique. En bon Britannique il accorde une attention particulière à Port-Talbot, dernière grande usine sidérurgique du Royaume-Uni, site qui eut une cokerie immense, et il rappelle que c’est Abraham Derby qui eut l’idée de remplacer le charbon par du coke pour créer en 1709 le premier haut-fourneau “moderne”. En Rhénanie l’auteur est impressionné par la raffinerie de Wesseling : elle est passée de l’essence synthétique tirée de la houille par le procédé Bergius au temps des Hermann Goering Werke sous le IIIe Reich, à la pétrochimie et aux biocarburants actuels.

 

Le roman des sciences et des techniques

Au fil de ces recherches, c’est bien sûr l’histoire des sciences et techniques que l’on révise, avec des noms comme Faraday et Thomas Edison qui ont ouvert la voie à l’électricité et donc au cuivre. Si le ciment reste surtout produit selon le procédé Portland du XIXe siècle, la technologie de l’acier ne cesse d’évoluer et l’acier qui en 1912 fabriquait le Titanic serait aujourd’hui recalé comme trop cassant en raison d’une teneur excessive en soufre et insuffisante en manganèse. L’auteur rappelle quelques pages de l’histoire du fer depuis le convertisseur Bessemer jusqu’aux usines géantes de Gary, Magnitogorsk ou encore Marioupol (Azovstal) pilonnée en 2022 par l’armée de Poutine. L’épopée du verre passe par les flacons de whisky, par des instruments d’optique améliorés par l’allemand Schott, par l’invention de la fibre optique dans un laboratoire anglais par l’ingénieur Charles Kao qui reçut le Nobel de physique en 2009 et fut anobli par la reine. La batterie lithium-ion valut le Nobel de chimie 2019 à un trio de chercheurs travaillant pour le japonais Sony.

 

Réserves, pollutions et recyclages

Toutes ces activités minières produisent certes des montagnes de déchets, mais les rebuts de minerais à faible teneur en métaux sont susceptibles d’être exploités plus tard selon l’évolution des technologies. En 1924, alors qu’on employait à Chiquicamata les pelles à vapeur du chantier du canal de Panama pour extraire de plus en plus de minerai de cuivre, l’éminent géologue Ira Joralemon estimait que l’épuisement des réserves de ce métal surviendrait sous quelques années et entraînerait la chute de la civilisation moderne basée sur l’électricité. L’offre et la demande de cuivre allèrent pourtant en augmentant : en moyenne une voiture c’est maintenant un kilomètre de câbles de cuivre tandis que panneaux solaires et éoliennes maritimes continuent d’accroître la consommation de cuivre. Pourtant la pénurie est repoussée car aujourd’hui on extrait des minerais à moindre teneur que du temps des Guggenheim, ainsi la compagnie Anaconda a multiplié les innovations pour extraire le métal d’un minerai à faible teneur : bassins d’électrolyse, puis bassins de lixiviation évitant les fourneaux.

À voir l’extraction de l’or ou du cuivre provoquer des montagnes de gravats, ou consommer énormément d’eau, on s’inquiète pour l’environnement. En fait l’exploitation de toutes ces matières vitales peut avoir des effets négatifs, surtout après la phase d’extraction. Ingénieur chez General Motors, Thomas Midgley avait eu la mauvaise idée d’ajouter du plomb tétraéthyle à l’essence pour augmenter l’indice d’octane : « ainsi commença la vague de pollution la plus honteuse de l’histoire de l’humanité » soutient Ed Conway, pire, le même Midgley développa aussi les CFC responsables du « trou de la couche d’ozone »… De plus en plus nécessaire à l’heure de la crise écologique, le recyclage des plastiques est compliqué par leur grande variété, c’est le paradoxe d’une pétrochimie née dans le but d’empêcher le gâchis de l’éthylène dans les raffineries et qui est devenue une source géante de pollution sur toutes les terres et jusqu’aux océans. C’est toujours le fer qui reste le produit le plus recyclé, notamment dans les mini-aciéries à fours électriques. Ce recyclage est important quand on sait que le fer (et donc l’acier) représente 85 % de tout le métal produit et utilisé dans le monde, et encore 7 à 8 % des émissions globales de gaz à effet de serre. Les nodules polymétalliques découverts par le HMS Challenger en 1872 et aujourd’hui théoriquement sous la surveillance de l’AIFM (autorité internationale des fonds marins) basée à Kingston sont une ressource alternative controversée : l’auteur considère que ce serait inutile et dangereux de les exploiter.

 

Le nouveau monde du lithium

La mondialisation contemporaine apparaît dans cet essai comme une complexité de liens entre entreprises dispersées dans le monde chacune avec sa spécialité, souvent loin du Royaume-Uni cher à l’auteur. L’enquête plonge à diverses reprises dans l’hémisphère sud, en RDC, en Australie, au Chili. Dans ce dernier pays, la région du désert d’Atacama, jadis fenêtre de la Bolivie sur le Pacifique, est devenue chilienne à l’issue de la « guerre du salpêtre » des années 1880 et après le boom du guano : le nitrate chilien permit de nourrir le monde entier précédant le procédé Haber — du nom d'un juif allemand co-fondateur de BASF — permettant de fabriquer par synthèse de l’ammoniaque, et donc des engrais ; ce même procédé servit aussi à faire du gaz de combat utilisé durant la Première guerre mondiale.

Cette intrication des intérêts et des technologies se lit encore mieux avec l’industrie du lithium, « exemple parfait de la complexité économique du XXIe siècle ». Sur les puces de silicium la réunion d’un nombre croissant de minuscules transistors n’est autre que le résultat d’une chaîne de production qui relie par exemple une montagne de Galice où s’extrait du silicium très pur à des usines situées aussi bien en Bavière qu’à Taiwan où l’on grave les puces, non plus à la main ni par robot, mais par laser avec des machines conçues aux Pays-Bas.

Autrefois connu comme substance pharmaceutique, le lithium est maintenant valorisé pour sa capacité à stocker l’énergie des batteries. La batterie automobile courante c’est 40 % de lithium, mais aussi 40 % de nickel, 10 % de manganèse et 10 % de cobalt (extrait principalement au Katanga). Au nord du Chili, l’extraction du lithium a lieu dans de vastes bassins où le chlorure de sodium précipite, ensuite vient le tour des sels de potassium, puis de magnésium ; il reste une solution qui contient 25 % de chlorure de lithium. Ailleurs, comme en Australie qui l’expédie en Chine, le lithium est extrait des gisements à coup d’explosifs : l’extraction du lithium depuis le spodumène est beaucoup plus polluante qu’à partir de la saumure des salars.

 

——————

 

La lecture de ce livre confirme que la Chine a conquis en quelques décennies une place majeure dans l’économie mondiale, tissant des liens avec quantité de pays. Elle est devenue un géant de l’acier, important le minerai de fer de la région du Pillbara, en Australie occidentale, où Rio Tinto est connu pour n’avoir guère respecté les terres sacrées des Aborigènes. La CATL du milliardaire chinois Robin Zeng va exploiter le salar d’Uyuni en Bolivie, renforçant la Chine comme leader (80 %) dans la production mondiale de batteries, qu’elle utilise pour devenir le numéro un mondial des voitures électriques. Tandis que les États-Unis redeviennent les numéros 1 du gaz et du pétrole — leur production a doublé entre 2007 et 2021 — et qu’ils rivalisent ainsi avec le Moyen-Orient exposé aux missiles iraniens, la Chine s’affirme tranquillement comme leader hégémonique du raffinage du lithium et de la production de batteries exportées dans le monde entier. Cet incertain regain américain repose sur la technique de la fracturation hydraulique initiée par le texan George P. Mitchell qui avait cru pouvoir limiter ainsi... la pollution liée à l’extraction des hydrocarbures. Voilà quelques aperçus d’une lecture réellement étonnante à cent lieues des discours géopolitiques les plus courants et des vertiges de l'IA.

 

 

Ed Conway : Matières vitales. Les six éléments sur lesquels repose notre monde. – Traduit par Jade Dubois. L’Artilleur, 2026, 540 pages.

 

Tag(s) : #GEOGRAPHIE, #MONDE ACTUEL, #SCIENCES ET TECHNIQUES, #MONDIALISATION
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :