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Voici un roman monumental, peut-être le chef d’œuvre de Ludmila Oulitskaïa, fondé sur la vie d’une famille et de ses proches entre 1880 et 2010, un cas typique de ce qu’on appelait l’intelligentsia, portée à la fois sur les arts, les lettres et les sciences.

 

Nora Ossetskaïa, une décoratrice de théâtre, s’est emparée de paquets de lettres trouvées chez sa grand-mère après son décès en 1975. Le jour où elle ouvrira ces archives elle commencera à explorer le passé de ses parents et ne manquera pas d’y faire des découvertes. Il s’agit de Maroussia — la fille du bijoutier juif nommé Pinkhas Kerns — et de Jacob Ossetski — fils d’un riche chef d’entreprises — l’un et l’autre exerçant à Kiev. Le roman commence avec l’évocation par Nora du décès de Maroussia et se termine au lendemain de celui de Jacob après qu’elle est allée consulter les archives du KGB à la Loubianka pour compléter le contenu des lettres de cette correspondance familiale. Nora étant née en 1943 comme Ludmila Oulitskaïa on peut imaginer que bien des éléments de son vécu et du vécu de ses proches ont été nourris de l’expérience personnelle de l’autrice.

 

Autant que Nora, Jacob est la figure essentielle. Issu de la bourgeoisie kiévaine au temps du dernier tsar, il a reçu une éducation soignée mais limitée par son origine juive lorsque sont apparus les “numerus clausus” dans les universités. Il s’est principalement soucié de statistiques, d’économie, voire de géopolitique de la question palestinienne quand Mikhoels l’acteur célèbre du Théâtte juif l’a recruté pour rédiger des rapports à l’intention du Comité juif qu’il animait — à ce moment Moscou était favorable à la naissance de l’État d’Israël. Jacob a eu aussi divers projets d’écriture et en somme : « Il avait toujours des idées pour plusieurs années », même une fois arrêté pour activités antibolcheviques, envoyé en relégation puis déporté en Sibérie occidentale où il ira au bout du compte rejoindre « les crevards de la République des Komis ». Libéré après la mort du tyran il disparaît deux ans plus tard. Entremêlée avec celle de Nora sa vie forme l’épine dorsale d’un livre chargé d’histoires : « Le passé ne disparaît pas, il ne fait que descendre dans les profondeurs… » Encore faut-il pouvoir l’en extraire, c’est le travail de la romancière.

 

La relation dans le couple est l’un des sujets présents dans cet immense ouvrage d’une romancière qui a souvent abordé ce thème dans ses nouvelles. Il y a le couple Maroussia-Jacob dont la rencontre se fait à Kiev, puis qui poursuit son aventure à Moscou — où Maroussia est formée à la danse par une disciple d’Isadora Duncan — avant que les méfaits policiers du stalinisme ne les séparent. D’ailleurs Maroussia demande le divorce qui lui est accordé d’office puisque Jacob est déporté, et sans qu’il ait son mot à dire. Leur bonheur a donc été écourté par la tyrannie. Leur fils Heinrich, qui n'a pas pu apprendre à piloter étant fils d'ennemi du peuple, et son épouse Amalya ne forment pas un couple heureux tant et si bien que leur fille Nora ne tient pas le mariage pour quelque chose d’important ni même de romantique. À peine sortie du lycée, quasiment par provocation, elle épouse Victor, qui aime surtout les maths et plus tard l’informatique, et ne se soucie pas d’avoir un fils en la personne de Yourik. Victor devient Vitia ou encore Vitassia quand Nora retrouve de l’affection pour lui, par exemple lorsqu’il apprend les échecs à leur fils. Nora vibre surtout pour une liaison à épisodes avec un metteur en scène géorgien, Tenguiz, liaison passionnelle à sens unique qui tient uniquement le temps de projets de mise en scène puisque Nora crée les décors. Quant à Yourik — au nom presque shakespearien — que sa mère envoie à New York pour échapper à la guerre en Afghanistan, il découvre en Amérique que la musique à la mode ne se limite pas à ses chers Beatles, il découvre les drogues plus que l’amour, frôle l’overdose et de retour en Russie pour une cure de désintoxication, il fonde enfin une famille : au passage, l’accouchement de sa Lisa donnant naisance au petit Jacob est un morceau de bravoure.

 

L’individu face au pouvoir , le couple, et maintenant la judéité. Ce sont des thèmes chers à Ludmila Oulitskaïa. Il y a d’abord le temps des pogroms, qui ruine le bijoutier Kerns, avant que le nazisme vienne détruire le monde juif en Ukraine. L’antisémitisme sévit encore en Russie après la chute de l’URSS même chez des artistes comme ce peintre Kononov momentanément pressenti pour les décors d’Un violon sur le toit qui ressent la culture juive comme une pollution de l'âme russe. L’histoire familiale de L’Échelle de Jacob s’enracine dans un milieu juif qui cesse d’être pratiquant (à l’image de la romancière). Le roman permet d’envisager les différentes perspectives de l’époque pour les Juifs depuis la fin de l’Empire tsariste jusqu’à l’époque post-soviétique. S’offre aussi la perspective de l’intégration à la société soviétique : les Juifs ont joué la carte du régime bolchevique, c’est vrai de Maroussia sinon de Jacob, plus scientifique et critique de la collectivisation. À l’opposé, il y a l’émigration, vers l’Amérique, ou l’alya vers Israël pour Gricha féru d’études bibliques ce qui fait dire à son ami Victor : « C’est une passion typiquement juive, ça, de lire dans un texte ce qui n’y est pas écrit. »

 

Le titre du roman renvoie à l’image biblique de l’échelle de Jacob. Elle suggère la continuité des générations qui font la richesse du livre, depuis Jacob Ossetski (1890-1955) jusqu’à son homonyme et arrière-petit-fils Jacob Ossetski né en 2011. La formule trouve une autre explication au cœur de l’intrigue quand Nora, petite-fille du premier et future grand-mère du dernier Jacob, est à l’apogée de sa carrière théâtrale. En 1992 elle est chargée de concevoir des décors pour la représentation d’Un violon sur le toit. Ce roman de Cholem Aleikhem a inspiré la comédie musicale qui a triomphé à Broadway dès 1964. Tout se passe dans un village ukrainien au temps des pogroms quand un oukaze du tsar vient leur ordonner de quitter les lieux. Au finale, le cosaque déclare aux Juifs qu’ils sont tous chassés de leur shtetl, et à ce moment-là une échelle descend des cintres… — C’est l’échelle de Jacob, explique Nora au réalisateur qui ne comprenait pas. Les Juifs grimpent à l’échelle et disparaissent dans l’obscurité céleste quand sur la scène il ne reste plus un seul être humain. Un livre sublime où se perdre quelques jours durant.

 

Ludmila Oulitskaïa : L’échelle de Jacob. – Traduit du russe par Sophie Benech. Gallimard, 2018, 620 pages.

 

En participation au challenge organisé par Sibylline et sa Petite Liste.

 

Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE
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