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Lire “La Mélancolie de la résistance” n’est pas une mince affaire. L’écrivain hongrois n’aime pas mettre un point ni tirer à la ligne et donc ses longues phrases alambiquées poussent à reprendre la lecture. Grâce à ce roman il a réussi à perturber le blogueur. On s’en remettra.

 

Voyons les choses d’un peu plus près. L’histoire met en scène un certain nombre de personnages plutôt grotesques voire ridicules au cours d’un hiver très rigoureux dans une ville de la province hongroise, sans autre précision géographique, mais avant internet et les smartphones. Un train capricieux qui a du retard et transporte des passagers louches ramène en ville Mme Pflaum, veuve de soixante-trois ans qui a enterré deux maris. Elle est fière de son intérieur modeste mais richement décoré de plantes vertes, de bibelots et de confitures. Tout ce que déteste Mme Eszter... sauf ses griottes au rhum.

 

Personnage essentiel du roman, son fils Janos Valuska, trente-cinq ans et « la réputation de simple d’esprit », court la ville soir et matin. Il distribue les journaux, anime de pseudo séances de vulgarisation astronomique au café Pfeffer pour charmer des poivrots à moitié endormis et apporte ses repas au directeur du Conservatoire, Gyôrgy Eszter. Ce dernier a quitté ses fonctions pour tenter d’accorder son Steinway selon les normes de Werckmeister — un compositeur du XVIIe siècle — appelées les ”tempéraments inégaux”. Eszter a fait une « retraite stratégique face à la pitoyable stupidité de l’humanité » et il s’est persuadé que « la rationalité des choses était révolue ». Délaissé par sa femme qui a des ambitions politiques, ce pauvre Eszter est paradoxalement devenu l’ami de Valuska au point de partir à sa recherche alors que la ville verse dans le chaos et il lui rendra visite finalement à l’hôpital psychiatrique.

 

Car la ville est bel et bien tombée dans le chaos ! Tant de choses paraissent déglinguées comme ces cloches qui sonnent à nouveau, ces véhicules abandonnés, ces ordures qui tapissent les rues, ces pannes diverses, sans oublier ce froid exceptionnel. Le chaos a empiré à cause d’une variante du « cheval de Troie ». Il s’agit d’une énorme baleine, accompagnée d’un prince nabot caché dans une caravane de forains et d’une horde barbare de trois cents casseurs venus pour lui. On frise l’apocalypse. Les casseurs, dynamisés par l’alcool pillé, cassent les vitres, mettent le feu au cinéma, dévastent un hôpital et s’attaquent diaboliquement à des passants terrorisés. Les autorités sont paralysées, les communications avec l’extérieur étant coupées. La résistance semble vaine. La violence et la destruction, la déraison même, semblent vouées à l’emporter.

 

Madame Eszter prend courageusement les choses en mains puisque son amant le capitaine de gendarmerie ne réagit pas, tout à son alcoolisme chronique. Elle s’auto-proclame présidente du Comité des femmes, se fait aider par Harrer, le propriétaire du logement de Valuska, et son épouse qui fait le ménage chez elle et donc chez le directeur du conservatoire, pour le grand malheur de leurs bibelots. Par l’audace et la ruse, elle s’attaque au chaos et se persuade de pouvoir rétablir l’ordre, dans les rues pour commencer. Elle rendra même hommage à Mme Pflaum que pourtant elle détestait.

 

La Mélancolie de la résistance est un titre qui ne passe pas inaperçu et à la lecture on ne peut que s’interroger sur ce choix. La mélancolie me paraît s’appliquer à un seul des personnages, Eszter, le musicien qui s’afflige de tout ce tohu bohu et cherche ensuite à sauver Valuskas qu’il prétend être son seul ami. Celui-ci, par imprudence, s’est laissé entraîner dans la tourmente qu’il était chargé d’espionner, comprenant enfin qu’il risque l’arrestation et la prison, il tentera de fuir. Mais tout est plus complexe que ces quelques phrases pourraient le faire croire.

 

Le réalisateur Béla Tarr, récemment décédé, avait donné de ce roman une version cinématographique sortie en 2000 sous le titre “Harmonies Werckmeister” — en noir et blanc ce qui est complètement approprié à cette histoire sombre et grotesque. Certains commentateurs ont trouvé à l’atmosphère de ce roman des airs de Beckett (Molloy) et de Kennedy O’Toole (La conjuration des imbéciles) et cela me paraît juste. Je note enfin que les personnages empruntent souvent le boulevard Béla Wenckheim et que ce patronyme se retrouve utilisé pour l’un des meilleurs ouvrages de cet auteur, Le baron Wenckheim est de retour, où là encore, une ville en folie sert de cadre au récit, dans un roman porté par la même écriture particulière et spectaculaire.

 

László Krasznahorkai : La Mélancolie de la résistance. - Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Gallimard, Du monde entier, 2026 (réédition), 392 pages. Edition originale hongroise en 1989.

 

Tag(s) : #LITTERATURE EUROPEENNE, #LITTERATURE HONGROISE, #PRIX NOBEL
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