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Une narratrice appelée Kadri Raud évoque en 2010 les souvenirs de ses origines estoniennes. En 1989, encore adolescente, elle suit sa mère pianiste qui rêve de réussir à Paris. Elle ignore alors largement le passé des membres de sa famille, emportant surtout l’image d’une grand-mère active, Eda, qui avait réussi à devenir directrice d’un complexe chimique soviétique. La gamine est devenue une femme de 34 ans, qui a réussi son cursus universitaire. Elle reste troublée par son enfance et angoissée par des cauchemars chroniques. Revenue à plusieurs reprises sur les terres familiales, notamment à l’occasion des obsèques d’Eda, elle a fait le plein de photographies et de correspondances. Ces documents vont lui révéler tout un horizon nouveau sur ce qu’ont subi certains membres de sa famille, et même s’interroger sur sa propre filiation, elle qui ne veut pas d’enfant.

 

La narratrice a hérité en effet d’une série de lettres écrites de 1945 à 1947 par une amie de sa grand-mère, Liisi. Celle-ci a été embarquée par la police de Staline, en même temps que son mari professeur, en 1941, juste avant l’opération Barbarossa. Aussitôt séparée de son mari, elle est déportée en Sibérie et décrit des conditions de détention abominables dans un kolkhoze isolé où l’on hait les intellectuels. Elle subit le froid, la faim, l’inquiétude, les injustices. Elle s’inquiète de son fils Johannes qui n’a pas été déporté mais recueilli par Eda qui a dû veiller sur lui. Qu’est-il devenu ? Qui était-il vraiment ? La narratrice constate qu’il devrait avoir à peu près l’âge de son père, le violoniste. Les oncles et tantes, les cousins, ne semblaient pas savoir grand-chose…

 

Indirectement, la narratrice nous donne un portrait de la société estonienne de l’époque de Staline à l’aube du XXIe siècle puisque les chapitres font le va-et-vient entre le présent et le passé vécu par des parents et grands-parents... Les plus âgés ont du mal à changer de monde. « Une partie d’eux-mêmes restait figée dans le passé ». Beaucoup étaient perturbés par la fin de l’URSS. Les plus jeunes se réjouissaient de la nouvelle indépendance de l’Estonie, de la société de consommation, des voyages à l’étranger, et des rétrocessions de propriétés.

 

Entre 1939 et 1951, en raison de la guerre, de l’émigration, des assassinats et des déportations, l’Estonie a perdu 25 % de sa population. Dans ce roman, ce sont les responsabilités du régime soviétique qui apparaissent le plus, sans qu’il soit ici nécessaire de les détailler. Le destin du pays est chaotique et les calculs des dieux nous dépassent, d’où le titre.

 

Katrina Kalda : Arithmétique des Dieux. – Gallimard, 2013, 218 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ESTONIE
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