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Chronique du roman historique "le cimetière de Prague" d'Umberto Eco : avis et aperçu"

Le merveilleux roman d’Umberto Eco attire ses lecteurs dans les profondeurs obscures et parfois nauséabondes du XIXe siècle en jonglant avec trois voix figurées par des typographies différentes. En 1897, Simon Simonini, le personnage principal — et fictif — a 67 ans et il laisse derrière lui une vie de faussaire et d’agent provocateur pour écrire son journal à l’instigation du Dr Freud. Son alter ego Dalla Piccola aussi prend la plume. Enfin un Narrateur rapporte les faits avec plus d’impartialité.

 

Roman historique, le Cimetière de Prague fait le tour d’un bon nombre des saloperies célèbres de cette époque. Le grand-père de Simon Simonini était subjugué par la pensée du jésuite Barruel qui avait une lecture particulière de la Révolution française. Le père de Simon, au contraire, actif carbonaro, penchait pour les libéraux et républicains du Risorgimento. Simon lui-même, après avoir profité d’un emploi de clerc chez un notaire corrompu est devenu maître en forgeries, faux documents, fausses lettres, faux testaments. Le Piémont dont il était sujet l’envoie surveiller l’entourage de Garibaldi quand il débarque en Sicile en 1860. Il se rapproche d’Ipolito Nievo, l’écrivain qui tient les comptes secrets des Chemises Rouges, avec pour mission la disparition de ses documents. Nievo meurt en mer dans la nuit du 4 au 5 mars 1861, entre Palerme et Naples, quand l’Ercole sombre. Cette tragique disparition me fait penser à celle du physicien Majorana dont Sciascia fera le récit un siècle plus tard.

 

Ipolito Nievo, auteur de "Confessions d'un Italien" (1858)

 

Désormais Simonini, qui en a fait trop sur ce coup, est transféré à Paris. Il s’installe près de la place Maubert. Il ouvre une boutique d’antiquités et brocante pour camoufler ses activités d’indicateur de la police impériale. Après la Commune insurrectionnelle de Paris l’agent se met au service de la Réaction. Il traficote avec les jésuites dans leurs visées anti-républicaines. En d’autres termes le voilà parti à l’assaut des forteresses de la franc-maçonnerie et de leurs alliés israélites — c’est comme cela que l’extrême-droite cléricale de l’époque conçoit sa mission ! S’inspirant, entre autres, de certains textes d’Eugène Sue et d’Alexandre Dumas (Joseph Balsamo) il se spécialise dans la fabrication de textes imaginant une conspiration juive pour dominer le monde.

Alexandre Dumas, auteur de "Joseph Balsamo"

 

Voilà donc ce cimetière de Prague où, chaque siècle, les grands rabbins se réunissent pour concocter leurs sinistres projets. Devenu une officine à lui seul, Simonini fabrique les faux en série et les monnaye joliment auprès des adversaires de la diaspora juive, notamment les services russes travaillant pour l’Okhrana tsariste, qui les reprend à son compte. C’est ainsi que naît le plus célèbre texte complotiste de l’histoire : les Protocoles des Sages de Sion — que la presse britannique reconnaîtra en 1920 comme un faux décalqué notamment d’un pamphlet de Maurice Joly (Discours aux enfers entre Miachiavel et Montesquieu, 1864). L’antisémitisme est alors diffusé par une série de plumitifs comme Toussenel ou Gougenot des Mousseaux et bien sûr son chantre le plus connu reste Edouard Drumont, le directeur de La Libre parole qui d’ailleurs est irrité par Simonini et ses pratiques mercantiles.

 

Simonini avait vendu son délire au russe Golovinski

 

Pour complaire au parti des jésuites, Simonini leur a présenté Léo Taxil. Le marseillais blagueur qui était devenu l’imprécateur contre les jésuites et les curés a été “retourné” contre espèces sonnantes et trébuchantes pour se faire le principal héraut antimaçonnique. Celui-ci, de 1892 à 1895, fait paraître une série de brochures sur Le Diable au XIXe siècle prétendant que les frères maçons adorent Satan. Après que l’excès des publications de Léo Taxil amène leur auteur à reconnaître ses supercheries, Simonini décide de s’éloigner de lui, d’autant qu’il est également en rapport avec le 2ème bureau : le bordereau qui incrimine le capitaine Dreyfus en 1894, c’est lui aussi !

 

 

L’intrigue est certes assez complexe, mais il ne faut pas rater la messe noire où Simonini (empruntant la soutane de Dalla Piccola) se fait séduire par une pécheresse exaltée avant qu’il ne la fasse disparaître. C’est qu’en effet Simon Simonini est aussi un criminel qui croit faire disparaître définitivement ses victimes dans les égouts de Paris, forfait qui n’échappe pas à l’agent de l’Okhrana. Mais une dernière commande l’attend alors que le métro parisien est en chantier… Voici donc l’un des meilleurs romans de l’universitaire piémontais car il ne faut pas le réduire à ce chef-d’œuvre absolu qu’est Le Nom de la rose.

 

Umberto ECO : Le cimetière de Prague. – Traduit de l’italien par jean-Noël Schifano. Grasset, 2011, 555 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE ITALIENNE, #HISTOIRE 1789-1900
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