/image%2F0538441%2F20260414%2Fob_b7e391_61tzwntjuzl-sy522.jpg)
Il s’agit bien d’un voyage en Iran, mais d’un voyage strictement culturel. L’écrivain turc Nedim Gürsel — qui enseigne à l’INALCO — est venu visiter les principales villes en compagnie d’un photographe et d’amis poètes iraniens. Sa “petite excursion” qui date de 2018 passe par Téhéran, Meched, Chirãz, Ispahan, et même Yazd… dont les antiquités au cœur de la Perse, comprennent jusqu’aux tours à vent (« badguir » en persan) et aux qanats, qui sont des signes d’un passé soucieux de climatisation et d’écologie.
Les cafés de la capitale permettent des rencontres littéraires et l’évocation des écrivains victimes des régimes successifs, principalement celui des mollahs et des gardiens de la révolution, responsable d’assassinats ciblés, et toujours de censure obscurantiste.
Le voyageur admire les palais et les mosquées d’Ispahan et à Chirãz, ville du poète Hãfiz (1325-1389), auteur du Divãn, il songe aussi à son prédécesseur Saadi (1210-1292), deux des géants de la littérature iranienne avec Rūmi (1207-1273) et avec les poètes du Khorassan qu’il visite plus loin. Dans l’aride Khorassan, il se rend à Meched, refuge de nombreux réfugiés afghans et importante ville de pèlerinage chiite.
Mais son pèlerinage à lui, Nedim Gürsel, est essentiellement littéraire. Le Khorassan a donné naissance à de nombreux poètes. Vénéré en sa ville natale de Nichapour, Omar Khayyãm (1048-1131) est plus célèbre pour ses quatrains subtils et son talent d’astronome, que pour avoir été l’ami du vizir seldjoukide et, dit-on, du Vieux de la Montagne, ce Hassan ben Sabbah dont les fidèles assassins semaient la terreur à partir d’Alamut. Autre natif de cette ville, Farid am-Din ‘Attàr (vers 1145-1221), l’auteur du Cantique des Oiseaux avec la légende du Simorgh, mais les Mongols envahissent sa patrie, rasent Nichapour et décapitent ‘Attar. Également originaire de Nichapour, Haji Bektash Veli (1209 env-1291) donna ces vers que cite l'auteur turc :
L’œuvre la plus évoquée par Nedim Gürsel c’est le Livre des rois de Ferdoussi (930-1020 env.), originaire de Tus, une bourgade proche de Meched. Ce Chãhnãme est une œuvre fleuve de soixante mille distiques célébrant les exploits de Zal, de Rostam le guerrier intrépide et de Sohrab. « Cette tragique histoire fait en quelque sorte pendant au mythe d’Œdipe. Ici, c’est le père qui tue son fils... » dans un combat où ils ignorent leur identité. Ferdoussi place ces mots dans la bouche de Rostam : « Le vrai héros est celui qui accorde une derière chance à son ennemi ». Autrement dit, souligne Gürsel, « le vrai héros n’est pas Rostam mais son fils Sohrab. » Fondé sur les civilisations pré-islamiques, le Livre des rois intègre même des mythes fondateurs de l’Avesta, le livre saint des zoroastriens, et, finalement, les protagonistes de l’épopée habitent « un monde profondément étranger au lecteur moderne ». Mais c’est un trésor national.
Le long des routes comme en ville, les innombrables portraits de « martyrs » du régime, tombés lors de la guerre Iran-Irak (1980-88) inspirent des considérations répétées sur la place de la religion en Iran. Sans se limiter à la dénonciation du régime théocratique devenu barbare dès l’époque de Khomeini qui a trahi la confiance que les foules révolutionnaires avaient placée en lui, l’auteur s’efforce d’expliquer l’originalité de la tradition chiite dont il retrace les racines historiques — le chiisme étant devenu religion d’État sous le chah Ismaïl Ier, fondateur en 1502 de la dynastie des Safavides. Désormais on attend le retour du douzième imam, le Mahdi, disparu au Xe siècle, d’où le nom de chiisme duodécimain. « Partout en Iran, je suis témoin de l’amour que les Iraniens vouent à Ali et Hussein ; leurs portraits trônent dans toutes les maisons, les magasins, les transport au mépris du tabou islamique de la figuration » constate l’auteur. Petit-fils de Mahomet, et fils d’Ali le quatrième imam, Hussein âgé de cinquante ans avait été tué en 680 à la bataille de Kerbela par les troupes du pouvoir omeyyade qu’il espérait renverser. De ce drame qui a emporté la famille du Prophète est née la célébration de l’Achoura, avec souvent des flagellants, qui émeuvent autant Gürsel que Pierre Loti autre visiteur moderne d’Ispahan. Mais l’Iran ce n’est pas que la civilisation islamique et Nedim Gürsel nous rappelle la présence du zoroastrisme avec ses temples du feu et la fête de Naurouz qui marque encore aujourd’hui le calendrier local.
La visite de Persépolis, non loin de Chirãz, fournit à l’auteur l’occasion de revenir sur l’histoire de Darius, des Achéménides, et au-delà les autres dynasties qui ont façonné le passé de la Perse, ce pays dont le premier chah Pahlavi a changé le nom en Iran par une décision de 1935. Non loin de Chirãz, à Pasargades, c’est aussi le mausolée de Cyrus II (559-530 avant notre ère), le fondateur du plus grand empire de l’Antiquité, et avec lui vient à l’auteur le souvenir du « père de l’histoire », cet Hérodote « intarissable » sur Cyrus le Grand. Ce panorama en forme de récit de voyage cite de nombreux autres personnages intéressants, notamment dans les lettres modernes, et constitue une solide introduction à la connaissance de l’Iran.
• Nedim Gürsel : Voyage en Iran. En attendant l’imam caché. – Traduit du turc par Pierre Pandelé. Actes Sud, 2022, 164 pages.
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)