/image%2F0538441%2F20260402%2Fob_d7047d_61f-elfbwkl-ac-uf1000-1000-ql80.jpg)
Épuisée par son travail de journaliste, Emelie Beritsdotter est allée se mettre au vert en faisant du camping dans la région natale de sa mère, dans le Nord forestier de la Suède. C’est là, au printemps 2023, qu’elle tombe par hasard sur un groupe de sept personnes qui vivent à l’écart du village le plus proche et s’aperçoit qu’ils vivent littéralement en marge de la société.
Une grande partie du roman explique comment ce groupe s’est constitué, tout en présentant la personnalité de chacun de ses membres.
Cette colonie s’est installée progressivement, par étapes, dans la maison d’Ersmo. Quand il a eu quatorze ans, sa mère malade nécessitait des soins et une aide constante ; c’est ainsi qu’en 2003 est arrivée Aagny, envoyée par les services sociaux alors qu’elle sortait de prison. Aagny est une femme puissante, de grande taille, et d’origine finlandaise. Elle a peu fréquenté l’école. En prison pour homicide involontaire elle a fait la connaissance de Sara, d’une dizaine d’années sa cadette et qu’une action inconsidérée contre un élevage en batterie avait fait condamner. Il émane d’elle, jadis excellente élève au lycée, une véritable aura qui charme les gens qui l’approchent. Après un séjour finalement instructif en Inde puisqu’elle y a appris le yoga, Sara a rencontré l’héritier d’un couple de juifs hongrois qui ont survécu à la déportation. Ce József Szilagyi, avec son passé d’amateur de natation et de chef de choeur, s’est senti perdu après la mort de ses parents. Sara lui apporte l’espoir de vivre heureux en couple, même s’ils n’ont pas d’enfant ce qu’il regrette. Aussi costaud que bel homme, Zakaria a rejoint le groupe quand Aagny l’a recueilli alors qu’il se trouvait dans une mauvaise passe. À la sortie d’une discothèque, il a été pris dans une bagarre et s’est enfui en laissant pour mort son agresseur. Fille de fermiers, Sagne a suivi des études d’entomologie : c’est une spécialiste des fourmis. Victime d’un viol, elle est tombée enceinte et a gardé l’enfant mais cet enfant, elle ne l’assume pas. Låke a ainsi grandi à la ferme d’Ersmo où le groupe l’a recueilli avec sa mère.
« Nous ne devons pas faire des courses qui éveillent la curiosité des gens. Il ne faut pas attirer l'attention. Vus de l'extérieur, nous devons avoir l'air aussi barbants que possible. »
Le roman est suffisamment épais pour que l’autrice puisse montrer en détail la personnalité des sept « colons » et la vie quotidienne de cette colonie. On a affaire à des comportements “borderline” voire antisociaux en même temps qu’à des scènes de bonheur simple qui bousculent les codes du comportement dans la société courante.
Sara a pris en douceur, faute de désignation claire par les membres du groupe, le commandement de la colonie. Ils sont devenus consentants sans vraiment s’en rendre compte. « On a fait comme tu voulais » lui dit-on. Tous ont paru entraînés par un mécanisme invisible, la preuve en est qu’ils agissent parfois de concert sans en parler, par mimétisme ou réflexe. Ainsi se retrouvent-ils ensemble au pied du Grand Sapin, pour s’allonger côte à côte, ou pour une séance collective de yoga, Sara calmant ainsi leurs angoisses.
József, par exemple, reste traumatisé par la shoah ; ses parents ont certes survécu mais sa mère a versé dans la démence et le père dans l’alcoolisme. Il garde sans les ouvrir des correspondances de sa famille. Lui-même a mal pris d’être qualifié de « nageur juif » quand il était sur le point de devenir un champion et il a aussitôt cessé de pratiquer ce sport. Sa liaison avec Sara repose sur des non-dits ; ainsi lui cache-t-elle qu’elle s’est fait stériliser alors qu’il rêve d’avoir des enfants avec elle. Des années durant elle le voit hésiter à critiquer leur comportement collectif, voire à quitter la colonie. Ses interrogations concernent entre autres l’éducation du jeune Låke, le fils mal aimé de Sagne.
Cet enfant n’a jamais été scolarisé. C’est József, lui-même gros lecteur, qui lui a appris à lire et à écrire. N’ayant pas été déclaré à l’état-civil, Låke n’a jamais été en contact avec d’autres enfants, et ce sont ces éléments qui ont conduit József à douter de l’intérêt de leur expérience. Cette fuite devant les institutions et la société concerne aussi Aagny — dont on ne sait si elle a fait périr la mère d’Ersmo — comme Zakaria qui fuit le lieu du drame en se croyant meurtrier, et qu’on n’emmène pas à l’hôpital car il pourrait y être identifié et arrêté. Elle concerne aussi Sagne qui ne va pas accoucher à l’hôpital et ne déclare pas la naissance de son fils. Mais la responsabilité suprême est celle de Sara qui couvre toutes leurs erreurs et forfaits avec son discours d’inspiration écologique et animaliste. L’irruption de la journaliste dans leur pseudo-utopie va entraîner la perte de Sara elle-même et l’éclatement de cette Colonie qui finalement n’avait rien à voir ni avec les Bisounours ni avec l’abbaye de Thélème.
La narration d’Annika Norlin est suffisamment subtile pour nous épargner une fastidieuse chronique. Au lieu de cela, elle sait varier les points de vue, mettre l’éclairage sur tel ou tel personnage, quitte à reprendre le récit, comme c’est le cas dans l’épisode de la visite des travailleurs sociaux. Le point de vue surplombant alterne avec des jugements personnels, ceux d’Emelie et de Låke notamment puisque celui-ci, devenu adolescent, a tenu un journal intime, en contrepoint des notes de la journaliste, elle qui regrette à certains moment le beau reportage qu’elle aurait pu donner à sa rédaction. Voilà un livre qu’on n’est pas près d’oublier.
• Annika Norlin : La Colonie. - Traduit du suédois par Isabelle Chéreau. La Peuplade, 2025, 568 pages.
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)