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Au fil de la plume de Jérôme Ferrari se croisent expatriés et émigrés. Le sujet n’est pas nouveau mais cet auteur l’envisage dans une perspective originale. « L’enfer c’est les autres » prétendait Sartre ; pour Ferrari, l’enfer pour chacun c’est lui-même.
Le narrateur anonyme, professeur de philosophie comme l’auteur, avait quitté sa Corse natale, assoiffé « de contrées inconnues ». Nommé au lycée français d’Alger, il vit dans sa conversion à l’Islam pour épouser Nardjess une « possibilité d’échapper à lui-même », de devenir un autre. En 2012 il obtint un poste à Abou Dhabi ; mais ce nouvel exil pourtant voulu ne lui procura aucune satisfaction.
Kaveesha, émigrée du Sri Lanka, travailla un temps au service du narrateur et de sa famille. Fillette adoptée, mal aimée, restée veuve avec un enfant, elle avait fui pour survivre, rêvant de retourner à Colombo. Mais exploitée par son fils trente ans plus tard elle avait compris que « pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible. »
Le narrateur se voit comme « un complice objectif » des scènes de racisme, de musulmans ivres, et de tourisme sexuel dont il est témoin ; il se sent coupable en prenant conscience que nous n’avons pas à répondre seulement de nos actes mais aussi de ceux des autres et de l’état du monde. Il fait alors « l’expérience délicieuse de sa supériorité morale », mais reste incapable d’empathie. Son couple se désunit et il se retrouve seul, « coupable d’avoir conduit son épouse et sa fille à la catastrophe » à cause « du désir stupide de découvrir le monde ».
Expatrié ou immigré, chacun reste un étranger ; chacun se croit vivant et participe à la comédie sociale ; en réalité chacun vit son enfer sur terre car nous sommes tous « coupables d’être nés » selon Cioran, tous des damnés sur terre, « des âmes vides et des cœurs secs » . Le choix d’écrire en longues périodes traduit bien les tourments d’une âme torturée. Le prologue et l’épilogue donnent sa profondeur à ce roman noir traversé d’éclats d’humour et d’ironie, à l’égard de ses compatriotes corses en particulier.
• Jérôme Ferrari : Très brève théorie de l'Enfer. - Actes Sud, 2026, 156 pages.
Chroniqué par Kate
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