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Un soir d’été, Alexandre a poignardé son ami Alban. On ne sait si la victime va survivre ou mourir. Quelles explications, quelles réflexions et quels commentaires ce fait divers suscite-t-il ? Voilà le propos de ce roman au titre inexplicable de prime abord.
L’île North Sentinel appartient aux îles Andaman dans le golfe du Bengale. Une tribu y vit dans un isolement volontaire (garanti par l’État fédéral indien) qui amène depuis la nuit des temps les autochtones à massacrer tout individu qui s’y aventurerait. Le narrateur semble regretter que ses ancêtres et contemporains n’aient pas appliqué cette coutume pour empêcher l’invasion touristique de son île. Il s’agit bien sûr de la Corse, où le flux touristique est maintenant accentué par l’escale des paquebots géants comme le suggère la couverture.
« Ils parlent fort, ils sont laids — car rien ne rend plus manifeste la laideur humaine que la chaude lumière d’été —, ils sont pathologiquement désinhibés, comme si le simple fait d’être en vacances produisait chez eux les effets d’une lésion cérébrale, ils sont grossiers, ils se prennent constamment en photo les uns les autres, ils s’adonnent aux moments les plus inopportuns à la pratique du selfie, pratique aggravée de surcroît par l’utilisation d’une grotesque perche télescopique sur laquelle il faudrait les empaler avant d’exposer leurs dépouilles à la vue de tous aux quatre points cardinaux, en guise d’avertissement solennel adressé à leurs congénères... »
En réalité, le meurtrier n’a rien contre les touristes puisqu’il en vit, étant lui-même propriétaire d’un restaurant bien fréquenté. De plus son père a fait fortune dans l’exploitation du tourisme ! En fait, cet appel au meurtre montre surtout l’exaspération du narrateur qui n’a jamais réussi à coucher avec sa cousine Catalina, mère d’Alexandre, contrairement aux étrangères intrépides qui le draguent. Il n’a jamais admis que la belle Catalina ait aimé Philippe Romani, ami d’enfance du narrateur, même si leurs deux familles se situent différemment dans la société. Les Romani sont restés des sortes de féodaux à demi-illettrés, l’un des leurs avait été un bandit célèbre interviewé par la presse du continent après avoir liquidé les terribles frères Dominati. Le narrateur est prof (et Alexandre a même été son élève en Terminale : — « je lui dit qu’il a tort de se prendre pour un voyou ») et son père était instituteur : donc d’une famille au service de l’État ce qui est rabaissant aux yeux de certains des Corses les plus jalousement attachés à leur identité vissée sur leur village.
Revenons au meurtre. Tout part d’une affaire ridicule qui a mal tourné. Alban et ses amis n’ont pas “digéré” le prix élevé d’une bouteille de grand vin que leur a proposée Alexandre en tant que patron du restaurant, au lieu de la leur offrir. Alors, pour le narguer, ils reviennent pour dîner avec leur propre bouteille d’un pinard sans prétention. Alexandre qui s’en est rendu compte poursuit peu après Alban jusque sur le quai du port de plaisance et le poignarde. Ensuite il vient pleurer chez le narrateur et chez sa mère avant de se rendre à la gendarmerie.
Sur cette histoire se greffent les récits d’autres meurtres atroces, en Corse ou sur le continent, comme ceux qui hantent l’esprit de la cheffe-gendarme qui interroge Alexandre et les témoins du drame. Et puis revient cette idée de meurtre rituel contre les envahisseurs, comme l’envie qu’en a eu le sultan de Harar en 1855 quand Richard Burton, le célèbre voyageur anglais, se risqua devant sa ville en précédant Rimbaud. Cet ensemble de « contes de l’indigène et du voyageur » tient évidemment par le style de l’auteur, éblouissant, et passionné quand il s’adresse mentalement à son amie (en italique), et par l’éclatement “façon puzzle” de la chronologie du sujet principal. À la réflexion, on peut aussi se demander si tous les Corses apprécient d’être ainsi caricaturés.
• Jérôme Ferrari : Nord Sentinelle. – Actes Sud, 2024, 144 pages.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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