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Dans ce récit originellement daté de 1997, la romancière taïwanaise dont seulement trois nouvelles ont été publiées en français dans une anthologie, propose un va-et-vient permanent entre Taipei et Kyoto. Le sujet peut paraître mince. Il est en effet étoffé par un rendez-vous manqué. La narratrice (alter ego de l’auteure née en 1958) a temporairement quitté Taiwan pour aller à Kyoto à la rencontre de son ancienne amie de lycée, A***, Allison semble-t-il, mariée en Amérique et qui d’ailleurs ne viendra pas. De ce fait, après avoir parcouru Gion et autres quartiers de Kyoto, elle annule son hôtel, reprend l’avion pour Taipei et y complète ses brèves vacances en faisant du tourisme dans les quartiers où elle avait autrefois vécu.
L’opposition entre Taipei et l’ancienne capitale japonaise est criante. Au fil de ses déambulations, la narratrice compare l’état des quartiers et des rues des deux villes. D’un côté on s’émerveille de la qualité du paysage urbain de Kyoto, bien conservé, et de la dégradation moderniste de la ville chinoise maltraitée sous le Guomindang puis sous les dirigeants qui ont apporté la démocratie. Une grande attention est portée aux bâtiments de Taipei, datant souvent de la colonisation japonaise de 1895 à 1945, qu’elle retrouve ou pas remplacés par des banques, des hôtels etc, tout le trivial du milieu urbain contemporain quand il n’est pas site classé et protégé. Un célèbre architecte n’avait-il « déclaré un jour que les villes étaient des lieux faits pour les banques et la prostitution, où les gratte-ciel poussent comme la mauvaise herbe » ? Les façades mêmes des maisons particulières sont examinées de près avec un souci critique.
« Ces maisons rénovées ont été ensuite prises en mains par des agences immmobilières qui n’avaient rien compris de l’intention originelle et ont modifié si radicalement les lieux qu’ils n’est pas resté grand-chose de celle-ci. Des fenêtres grillagées, des climatiseurs, et même des enseignes de magasins ont complètement défiguré les façades (…) Les rares espaces qui ont échappé à ces transformations sont envahis par des scooters et les étals de fruits et de poulets frit installés le soir. »
Mais c’est surtout l’attention aux fleurs et aux arbres dans la ville qui m’a interpellé. D’abord parce que ceci témoigne d’une démarche apparemment plus littéraire, ensuite parce que les noms des espèces arbustives mentionnées me mettent face à une relative ignorance botanique. Ainsi se succèdent les alstonias, aréquiers, badaniers, banians, bishofsias, kapokiers, liquidembars, etc. Sans oublier les cerisiers qui cette année-là ont une floraison en retard au Japon. Mais ce sont aussi les fleurs que l’auteure énumère, citant au passage un Calendrier des fleurs. Un autre calendrier est celui des fêtes :
«...la veille d’ōmisoka, tu écoutes religieusement devant le temple Kiyomizu les moines qui sonnent l’ancienne cloche fondue en 1478. Le lendemain, pour la fête de Hatsumōde, tu vas au sanctuaire Heian où les dernières fumées du feu de joie du jour précédent, sous l’effet du gel, montent toutes droites. Si tu restes dans la zone pendant encore sept jours, tu assistes aux ennuyeuses cérémonies où l’on présente un vieux cheval blanc à l’empereur céleste au sanctuaire Kamigamo, et où l’on offre à la divinité les sept herbes et le brouet aux sept herbes. Le deuxième dimanche de la fête des Fleurs, pendant la procession de Taikō, au Daigoji, au cours de laquelle on contemple les fleurs, on reconstitue la scène qui eut lieu la troisième année de l’ère Keichō, quand [le daimyo] Toyotomi Hideyoshi, alors au déclin de sa vie, admira ici pour la dernière fois les fleurs en compagnie de son épouse Kitano Mandokoro, de sa concubine Yodo Dono, et de tous les officiels… »
Et ça continue dans les pages suivantes avec d’autres fêtes saisonnières et historiques, avec une mention particulière pour le charmant temple Seiryõji à Kyoto.
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L’environnement de la vie quotidienne à Kyoto est clairement idéalisé dans le récit de Chu T’ien-hsin ; son image du Japon comme modèle traduit aussi une certaine nostalgie car la narratrice avait découvert cette ville dans sa jeunesse et l’avait aussi visitée avec sa fille qui ne vit plus avec elle. « Tes souvenirs compteraient-ils pour rien ? » : cette interrogation qui sert d’incipit n’est pas innocente.
Il ne faut pas cacher non plus aux potentiels lecteurs et lectrices l’aridité de cette œuvre qui demande une approche lente, celle du piéton qu’adopte la visiteuse, et qui requiert aussi à mon avis une certaine familiarité avec l’histoire et les cultures de l’Asie du sud-est, même si la compréhension est favorisée par plus de deux cents notes en fin de volume.
• CHU T’ien-hsin : Ancienne capitale. – Traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut. Actes Sud, 2022, 192 pages.
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