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Cinquième et dernier roman de William Gaddis, Agonie d’agapè n’est pas d’une lecture facile et on doit excuser celles et ceux qui fermeront le livre, disons, dès la dixième page. Alors que son précédent roman, Gothique charpentier [10/18, 1993], comporte quelques personnes et inclut des dialogues, il s’agit là d’un roman entièrement constitué d’un monologue continu, sans chapitre ni paragraphe, dont la voix paraît vraiment proche de celle de l’écrivain décédé en 1998.
« Non mais ce qui se passe c’est que je dois expliquer tout ça parce que je ne, nous ne savons pas combien de temps il reste et je dois travailler sur le, finir ce travail pendant que je, bon j’ai apporté toute cette pile de livres ces notes ces pages ces coupures et Dieu sait quoi, tout trier et organiser pour le jour où je répartirai ces biens...»
L’incipit nous a averti. La voix est celle d’un homme âgé et malade qui a beaucoup maigri, un être souffrant qui envisage de confier ses biens, ses titres de propriété, à ses trois filles qui s’occuperaient de lui le temps d’achever son projet. Il sort d’anesthésie, il a été opéré à une jambe et est alité. Il a disposé près de lui toute une documentation pour terminer la composition d’un essai. Comme le suggère la couverture de l’édition Plon, il est question de pianos mécaniques, de leur histoire, années 1900-1930, et de leur cousinage avec des automates (comme le flûtiste de Vaucanson et les métiers Jacquard) et des ordinateurs IBM.
Les références à ces vieilles mécaniques, comme les Wurltizer, les Pianola, les Welte-Mignon qui jouent des musiques célèbres, c’est mettre les chefs-d’œuvre à la portée (!) des illettrés et là il se fâche : pour lui la vraie musique c’est celle qui est interprétée par les artistes, les virtuoses, pour les connaisseurs. Et non cette démocratisation qu’il méprise à la manière de Flaubert. C’est l’art sans l’artiste « parce que l’artiste est une menace ». Cet « effondrement des valeurs » est ce que Walter Benjamin a analysé dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité. Car en même temps le monologue porte sur :
«... l’effondrement de tout, du sens, du langage, des valeurs, de l’art, le désordre et la confusion partout où vous regardez, l’entropie qui submerge toutes choses visibles, le divertissement et la technologie et tous les mômes de quatre ans avec leur ordinateur, chacun son propre artiste d’où ça vient tout ça, le système binaire et l’ordinateur d’où ça vient la technologie au départ, vous comprenez ?...»
Attention, dans ce roman rien de cela ne semble rationnellement structuré et rédigé ! Tout se mélange entre l'inquiétude de son état, il est sans doute à l’agonie, et son projet qui lui échappe dans la déconstruction de la syntaxe et l’inachèvement des phrases.
«... si quelqu’un m’entendait il se dirait que je perds la, que j’ai perdu les pédales peut-être que c’est le cas bon il faut que je retourne au, aux choses qu’on peut peser et compter et mesurer la technologie bon Dieu oui la technologie !...»
À la lecture on retient une culture philosophique allant de Platon à Nietzsche — et Freud familièrement désigné comme « mon Sigi prodige » ! — et un univers littéraire d’où émergent Ezra Pound, Tolstoï, pour la Sonate à Kreutzer, et Dostoïevski pour Le Double où Goliadkine est persécuté par son Doppelgänger, écho de la perturbation psychologique dans laquelle le malade est plongé. C’est cruel finalement. La critique de la modernité s’étend à la presse, « une école d’abrutissement » dit-il en citant une lettre de Flaubert à George Sand, et aux prix littéraires des Etats-Unis qui satisfont « le troupeau ».
• William Gaddis : Agonie d’agapè – Traduit de l’anglais par Christophe Caro. Coll. Feux Croisés, Plon, 2003, 132 pages. [Agapè Agape, Viking, 2002]. Autre édition disponible aux Éditions du Rocher, coll. Motifs.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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