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Par ses thèmes l’écriture de Pierre Bergounioux est ici suffisamment plongée dans le terroir qu’elle fait penser au Pierre Michon des Vies minuscules ou au Richard Millet de Ma vie parmi les ombres. On y sent les sous-bois humides au bord des rivières et la roche qui affleure. 

 

Avec Le Premier Mot c’est l’histoire des années de formation, la rupture avec la campagne du père et du grand-père, les années d’études cloitrées, enfin la redécouverte de la rivière à truite et des insectes du sous-bois, d’où jaillit in fine l’inspiration. 

 

La grand-mère de l’auteur voulait un fils professeur. Il ne le fut pas. « Il était dans la nature de mon père d’endurer sans parler….» À son tour le père voulut un fils qui réalise le souhait familial. L’auteur se remémore « la contrariété et l’ennui consubstantiels » à ses jeunes années. « La marche des événements, s’ajoutant à l’effet déprimant du site enfoui, infertile, avait engendré un pessimisme total, une inaptitude définitive au bonheur. »

 

Poussé par ce déterminisme, voici le bon élève du lycée de Brive amené sans enthousiasme à une classe préparatoire à Limoges puis à Bordeaux. À force de travail, la khâgne lui ouvrit la porte de l’École normale et fit du brillant provincial un migrant déraciné à Paris. « Je m’acquittais d’une dette que je n’avais pas contractée » concède-t-il. L’agrégation en poche le jeune Bergounioux retourne en province et redécouvre enfin son univers — qu’il n’aurait jamais dû quitter, la maladie semblant même l’en punir. 

 

L’écriture de Pierre Bergounioux s’éloigne de ce style plat incolore et sans saveur qu’on lit souvent aujourd’hui même chez les autrices couronnées. Chez lui le vocabulaire est recherché, la phrase met du relief, en témoigné le portrait du professeur, jadis étudiant à Clermont-Ferrand, qui fut son mentor :

« André C. avait des attaches sur le bord du département, où la lumière du soleil entre un peu, déjà, dans ses porches pluvieux. Mais il ne m’a jamais semblé se sentir autre, d’ailleurs. Si pareil sentiment l’effleura, il dut le chasser. Il entra de plain-pied dans l’hallucination érudite, cruelle, qu’il eut sous les volcans, et fit des rois aveuglés, des héroïnes rebelles et des titans hécatonchires sa principale fréquentation. Quant au cirque de grès bis, aux vivants, aux fournées d’élèves, dont je fus, à l’heure qui tournait, comme à regret, au cadran de l’histoire, ils ne surgissaient plus, j’imagine, qu’à la façon de vagues promontoires à travers la fumée léthéenne de ses Players.» (Page  31).

 

Déplacé et comme déporté dans Paris, le khâgneux arpente les grands boulevards et juge, à son image, « les marronniers à l'alignement, encagés, fers au pieds.» En bref, un livre débordant de tristesse plus que de nostalgie ! « La vie qui me convenait se sera écoulée en mon absence en vain » annonce-t-il, à l’incipit, pour introduire la lecture de ces années d’enfance et de jeunesse écrasées par l'étude contrainte loin du jardin du grand-père. 

 

• Pierre Bergounioux : Le premier mot. - Gallimard, 2001, 94 pages.

 

Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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