/image%2F0538441%2F20260208%2Fob_deeef4_gracq.jpg)
1950. Julien Gracq publie en revue puis en livre ce qui sera l’un des essais littéraires les plus célèbres du XXe siècle ! Il n’a encore livré à ceux qui deviendront ses « happy few » que Le château d’Argol et Le beau ténébreux. Son roman culte, Le rivage des Syrtes, ne sortira de presse que l’année suivante, avec son style recherché bien éloigné de l’existentialisme de ces années, livre qui lui vaut un Goncourt qu’il refuse, créant le scandale. Il est possible de trouver une explication de ce refus dans l’essai qui l’avait précédé.
La littérature à l’estomac c’est d’abord un titre qu’on risque de comprendre de travers. En fait, Julien Gracq ne veut pas d’une littérature comme d’un coup de poing à l’estomac, une œuvre-choc qui vous coupe la respiration, vous assomme — cette condamnation vaut aussi pour les critiques. Gracq est un écrivain qui possède une plume trop délicate pour cela. Il s’insurge contre le tournant trop intellectuel, trop philosophique, trop aride, prôné par la revue Les Temps modernes, tribune officielle de l’existentialisme co-fondée par Jean-Paul Sartre. « La métaphysique a débarqué dans la littérature avec ce roulement de bottes lourdes qui en impose toujours, pour commencer...» Et dans la note finale, il le répète : « la littérature est depuis quelques années victime d’une formidable manœuvre d’intimidation de la part du non-littéraire le plus agressif » autrement dit « aussi assurément Nietzsche appartient à la littérature, aussi assurément Kant ne lui appartient pas.»
Dans cet essai, Gracq commence par opposer deux mondes littéraires qui ne se recoupent pas, idée qu’il simplifie en distinguant ceux qu’on recense dans Le Figaro littéraire et ceux qu’on traite dans les Lettres françaises d’Aragon, à la fois homme de presse et dignitaire du PC. Bref, la guerre froide s’immisce dans la République des Lettres. Si bien que de 1944 à 1949 Gracq ne voit pas d’œuvre très passionnante dans le domaine français, à part Mont-Dragon de Robert Margerit. En revanche le monde littéraire lui paraît surtout fait d’agitation dans les médias. Le « grand écrivain » est devenu « une figure de l’actualité », « une vedette » plus qu’un auteur à lire. Gracq prétend que les Français ne lisent pas assez et pas les bons auteurs et sont mal conseillés. « Une infime partie seulement du public qui parle aujourd’hui de la littérature en a vraiment connaissance » car l’homme moderne est noyé par la masse d’informations et de savoirs. Le public « s’en est remis » aux critiques et aux médias, aux spécialistes « d’une science absconse », ceux qui savent « manier les hiéroglyphes » des Temps modernes. Pire, Gracq compare les dessous de la vie littéraire et donc les prix à « la cuisine parlementaire » ! Une concession toutefois : L’Invitée de Simone de Beauvoir est reconnu comme le « meilleur roman “existentialiste” ». Dans « le fouillis de ce qui s’imprime » il n’est pas simple de trouver la nourriture adaptée... à son estomac.
Trois-quarts de siècle plus tard, que reste-t-il de cet essai toujours réédité ? Julien Gracq fait le difficile car il a une haute idée de la littérature et son nom reste synonyme d’une qualité supérieure. Mais les titres qu’il cite sont oubliés.
• Julien Gracq : La Littérature à l’estomac. - Librairie José Corti, 1950, 80 pages.
/image%2F0538441%2F20260208%2Fob_af95e3_image-gravillons.jpg)
Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)