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Cet ouvrage de Jorge Luis Borges se présente comme un dictionnaire car les 82 articles sont classés par ordre alphabétique.
Ce bestiaire fantastique n’est pas une fiction mais un ouvrage d’érudition, tel celui de son compatriote Julio Cortazar, Le bestiaire d’Aloys Zötl, paru quelques années plus tard. De ce fait les sources multiples — auxquelles sa fonction de directeur de la bibliothèque nationale d’Argentine facilitait l’accès — puisent dans la culture gréco-romaine, dans les écrits du Siècle d’Or espagnol comme de la Chine classique, dans les légendes nordiques, dans la littérature arabe et persane et évidemment dans des ouvrages d’érudition contemporains, c’est-à-dire d’avant 1950.
Quelques spécimens sont empruntés à des romanciers, tels C.S. Lewis et Franz Kafka, ainsi l’Odradek de ce dernier apparaît dans la nouvelle Le souci du père de famille publiée en 1920. De même, le Catoblépas — dont le regard tuerait s'il ne regardait qu'à terre — doit sa notoriété à la Tentation de saint Antoine que Flaubert publia en 1874, ou encore le Golem qui donna son nom au roman de Gustav Meyrinck, en 1915.
Les articles portant sur les créatures les plus connues concernent le Cerbère, le Centaure, la Chimère, le Dragon, le Golem, le Griffon, l’Hydre de Lerne, le Kraken, la Mandragore, le Minotaure, le Phénix, la Salamandre, les Sirènes ou encore le Sphinx ou l'Unicorne. Mais Borges a déniché des cas moins évidents comme le Béhémot, l’Ouroboros, le Simourgh, l’oiseau Rock, ou le Zaratan, pour n’en citer que quelques-uns. Sans oublier le géant Houmbaba, gardien de la montagne des cèdres dans l’épopée de Gilgamesh.
Certains de ces êtres imaginaires sont des chimères en ce sens que ce sont des assemblages d’être réels, des êtres « de nature hétérogène » en somme. Au livre VI de l’Iliade, la Chimère est décrite comme ayant « le devant d’un lion, le milieu d’une chèvre et l’arrière-train d’un serpent » — ou d’un dragon — et elle jetait du feu par la gueule avant que le beau Bellérophon ne la tue. De là, note Borges, la définition des dictionnaires qui en font l’équivalent d’une « idée fausse » ou d’une « vaine imagination ».
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Ces êtres fantastiques ont souvent des pouvoirs terrifiants qui rendent bien risqué de les combattre, ce qui donne à Hercule l’idée de quelques travaux pratiques, ainsi pour vaincre l’Hydre de Lerne. Digne précurseur de saint Georges et saint Michel, le philosophe Tchouang-Tcheou (Zhuāng Zhōu) « nous parle d’un homme qui au bout de trois pénibles années maîtrisa l’art de tuer les dragons, et qui, dans le restant de ses jours, ne trouva pax une seule occasion de la mettre en pratique. » Si la majorité de ces créatures sont maléfiques, d’autres au contraire sont bénéfiques ; ainsi dans le Livre des Rois (ou Shâhnâmeh) de Ferdowsi, le Simourgh, oiseau fabuleux et puissant qui niche dans l’arbre du savoir, sauve le prince Zal que son père avait abandonné.
En notre époque où les licornes sont des entreprises dont la valeur franchit le milliard en bourse, on ne dénigrera pas ce percutant manuel. Les cartes de Pokémon, aussi, pourraient servir comme illustration de sa postérité.
• Jorge Luis Borges et Margarita Guerrero : Manuel de zoologie fantastique. – Traduit de l’espagnol par Gonzalo Estrada et Yves Péneau. Julliard, 1970 et 10/18, 1970, 188 pages. [Manual de zoología fantástica, Mexico, 1957]. Une édition augmentée existe au catalogue de L'Imaginaire de Gallimard, sous le titre Le livre des êtres imaginaires, 1987.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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