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Dostoïevski a publié ces Carnets du sous-sol en 1864 peu après son retour d’exil. On doit supposer que ce contexte le portait à créer un personnage négatif, qui s’exprime dans un long monologue plein de récriminations et de masochisme, puis raconte une aventure désastreuse qui illustre son cas.
« Le roman a besoin d’un héros et là, exprès, sont réunies toutes les caractéristiques d’un anti-héros » lit-on à l’avant-dernière page. L’incipit, déjà, disait les choses clairement : « Je suis un homme malade… Je suis un homme méchant. Un homme repoussoir, voilà ce que je suis. » Le narrateur vit seul à Pétersbourg, employé dans une administration avec le grade de « conseiller de collège » — comme ce gredin de Tchitchikov dans Les Âmes morts de Gogol. Il habite un petit appartement à l’étage d’un immeuble — car il ne faut pas prendre le titre du roman à la lettre et déduire que le narrateur se terre dans une cave ! Il habite avec son domestique Apollon et entre eux c’est toujours tendu car le narrateur qui gagne peu répugne à devoir lui payer ses gages — rappelons qu’à cette époque la majeure partie de la population de l’empire russe est constituée de serfs.
La première partie est une suite de discussions énervées avec des interlocuteurs fictifs où le narrateur âgé de quarante ans cherche à prouver qu’il a raison d’être ainsi, menteur, méchant, mal embouché, etc. Il a conscience d’être un raté et crache sur tout le monde. « Je n’ai même pas pu devenir un insecte » dit-il. Il cherche à se venger et à humilier et personne n’y échappe puisqu’il prétend vivre dans une « époque négative » et que « la meilleure définition de l’homme est la suivante : créature bipède et ingrate ». C’est donc une belle figure de goujat. On doit cependant lui trouver des excuses : orphelin, il a été jeté dans un internat par de lointains parents qui n’ont plus jamais pris de ses nouvelles. Ses études lui ont fait rencontrer des personnes qui auraient pu devenir ses amis s’il avait été plus aimable avec autrui et ne s’était pas muré dans une solitude méprisante, son sous-sol pour le dire de façon imagée.
Dans la seconde partie il précise sa goujaterie par le récit d’une brève aventure exemplaire de la tournure d’esprit du personnage qu’Apollon qualifie de « dérangé ». S’étant invité de force, pour fuir l’ennui, à un dîner pour célébrer le départ en garnison d’un camarade d’études, le bel officier Zverkov, vers le pays des « belles Tcherkesses » il se fait odieux toute une soirée et s’enivre. Il a même essayé de provoquer un “ami” en duel. Après-dîner, croyant retrouver les autres dans un bordel, il s’y retrouve en compagnie de la jeune Lisa. Plus que l’amour, il lui fait la leçon. Il l’invite à quitter sa nouvelle condition, lui conseille le mariage, etc. Et avant de partir lui donne son adresse — ce qu’il regrette aussitôt rentré chez lui. Un soir, Lisa frappe à sa porte alors qu’il se dispute avec le domestique. Elle avait vu en lui son sauveur ! Elle avait cru rencontrer un homme aimable. Elle a eu tort. C’est un cynique et un salaud. Qu'il croupisse dans son sous-sol !
La forme du monologue rageur est une réussite et je pense à d’autres exploits littéraires de même inspiration, mais plus récents. Me reviennent ainsi à l’esprit le si caustique Le Dégoût d’Horacio Castellanos Moya, et les stupéfiantes imprécations d’Olimpia de Céline Minard...
• Fédor Dostoïevski : Les Carnets du sous-sol. - Ce titre a été la première retraduction des œuvres de Dostoïevski par André Markowitz pour Actes Sud. Babel, 2025, 182 pages.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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