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Clara Dupont-Monod aime les personnages forts, comme elle l’a montré avec Aliénor d’Aquitaine. Ici, ils sont trois. La Confrontation met face à face un policier et un preneur d’otages. Dans une petite ville proche de Paris, au printemps 2026, une classe de maternelle est prise en otages. Pas n’importe quelle classe ! Les enfants de quatre ans y sont heureusement préservés des écrans et du Net. Le GIGN intervient aussitôt, et toute l’affaire est rapportée par le négociateur, Émile de son prénom, dont la prestation demande un incroyable doigté pour parvenir à l’instant où le preneur d’otages commettrait une faiblesse qui permettrait aux gendarmes d’intervenir, arrêter le criminel et libérer les enfants.
Mais ce roman que l’autrice présente en postface comme une « farce » a l’immense mérite de traiter de l’IA conversationnelle et des réseaux sociaux par le biais d’une fiction à la fois haletante, grave et ironique — peut-être mieux qu’un essai au public confidentiel. Le preneur d’otages affirme être Elon Musk ! Venu en France pour un salon de la tech, il a pris en otages les dix-neuf bambins et leur maîtresse. On ne sait pas ce qu’il veut. On ne sait pas s’il est armé. Le suspense est lourd et Clara Dupont-Monod dit très bien la peur des parents et l’impatience des autorités de la République.
Surtout la négociation entre Émile et le preneur d’otages permet à l’autrice d’instruire le procès des folies technologiques dans lesquelles nous sommes embarqués par notre « servitude volontaire » : réseaux sociaux, smartphones, et l’IA. Elon Musk — puisqu’apparemment c’est bien lui, son ex-épouse et assistante Shirley est catégorique quand on lui fait entendre un enregistrement — se confie au négociateur : il a cru à l’IA, il avait investi dans cette entreprise avec Grok, mais il en est arrivé à voir dans l’IA une catastrophe. « Toutes ces années j’ai été persuadé que l’IA améliorerait l’espèce humaine. En réalité, elle s’apprête à l’éliminer. » Finalement, dit-il « l’intelligence artificielle a tout d’artificiel, et rien d’intelligent. » Bref, un effondrement, une « terrible désillusion ». Avec son réseau social il souhaite maintenant développer en nous l’animalité pour résister à la logique froide de l’IA, tout en choyant une petite élite très intelligente — comme ces gosses de la maternelle expérimentale. Pour Shirley, cette sinistre affaire est la conséquence du renvoi d’Elon Musk par Trump, le « génie » de la tech serait en pleine dépression, capable de tout… ou parti ruminer dans un de ses bunkers.
Durant le suspense des négociations, le fait divers a déclenché un séisme économique mondial dont Tesla fait les frais. La fureur et la violence se déchaînent contre les entreprises d’Elon Musk, leurs cours en bourse s’effondrent. Après le dénouement, la vérité éclate : le preneur d’otages n’est pas Elon Musk mais un citoyen américain qui veut se venger de lui pour deux raisons qu’il appartiendra aux lecteurs de découvrir. Dans son plan vengeur et mûrement peaufiné deux ans durant, le manipulateur a réussi à déclencher une fureur internationale contre Musk, en suscitant sur X désormais sans modérateur un invraisemblable challenge cynique et mortifère !
En prison avant d’être transféré aux États-Unis, Matt Weedon, le preneur d’otages, aura une dernière confrontation avec Émile, et le caractère pernicieux des réseaux et de l’IA sera de nouveau dénoncé. « Bientôt nous nous tournerons vers elle [l’IA], la langue pendante, le regard suppliant, parce que nous aurons oublié le code d’alarme de la maison ou notre date de naissance, parce que nous devrons tenir une conversation ou mettre en route un lave-vaisselle. Nous serons bientôt incapables de mémoriser, d’argumenter, de penser. L’espère humaine a décidé et planifié sa propre lobotomie... » affirme Matt pour qui venger sa mère était l’essentiel.
Malgré son intrigue invraisemblable et farcesque (où le héros s'appelle Émile Lazo et son supérieur Berflot...), ce roman fait mouche. Il donne raison aux « végans de l’IA » conversationnelle pour reprendre l’expression d’un chercheur américain du Georgia Institute of Technology, David Joyner, cité par Le Monde cette semaine.
• Clara Dupont-Monod : La Confrontation. – Albin Michel, 2025, 170 pages.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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