/image%2F0538441%2F20260111%2Fob_8290be_le-pain-des-francais.jpg)
De la pacification à la guerre d’indépendance l’histoire de l’Algérie trouve aujourd’hui pleinement sa place dans la littérature française. Mais alors que Mathieu Belezi dans Attaquer la terre et le soleil en dénonce les horreurs à travers un roman, Xavier Le Clerc choisit la perspective autobiographique qui rend plus violente la restitution des exactions françaises. En 2023 ce fils de kabyle émigré découvre au Musée de l’Homme « des milliers de boîtes grises » contenant des centaines de crânes anonymes et, parmi eux, celui d’une fillette de sept ans qu’il choisit de nommer Zorah.
Au fil de ses visites, en lui racontant son passé, elle lui rappelle la violence coloniale : réfugié à Caen en 1962 il ne l’a pas vécue. C’est à travers le passé de son père Mohand Aïd Taleb que Le Clerc, né en 1979, avait entendu parler des horreurs de la colonisation et de la torture. Il imagine la courte vie de Zorah morte en 1845 dans l’enfumade de son village par les « colonnes expéditionnaires de France ». Les soldats ont profané les cimetières et sacrifié les squelettes pour remblayer les routes et faire pousser les blés : ainsi les Algériens ont été « le pain des Français », ce pain qu’un boulanger français a refusé de vendre au père de l’auteur.
C’est comme kabyle et homosexuel que Xavier Le Clerc a subi la double discrimination du racisme et de l’humiliation. Il a dû changer de nom pour trouver du travail lui qui n’avait pas connu « l’accolation patronymique », l’interdiction faite aux indigènes de porter un nom à consonance française pour ne pas « diluer » « la race » ! « Et si la colonisation trouvait sa source dans un profond sentiment de supériorité ? » La guerre d’Algérie a tué « trente mille soldats français et autant de harkis ». Et dans les années noires des intégristes « tout le pays sombra dans la suspicion ». « Ma naturalisation fut marquée par le déracinement » déplore l’auteur. Il a fui sa famille pour vivre son homosexualité et devenir écrivain ; mais comme tout transfuge social son passé revient et assombrit son avenir.
Zohra et Le Clerc partagent une même communauté de destin : « Ton anonymat dans ces sous-sols m’évoque ma propre survie » et il poursuit : « J’aimerais avec ton histoire exhorter mes compatriotes européens à reconnaître notre passé colonial » pour que « germe enfin la paix entre la France et l’Algérie ».
Ce roman pourrait il contribuer à la réconciliation des deux rives ?
• Xavier Le Clerc : Le pain des Français. - Gallimard, 2025, 144 pages.
Chroniqué par Kate
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)