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Cinq jours de tension dans le Donbass, en juillet 2014. C’est le moment où des soldats russes infiltrés en Crimée et dans le Donbass viennent provoquer le nouveau régime ukrainien, conquérir cette Novorossia que prêche le patron du Kremlin. Cinq jours de tension dans un village du nom de Marat voué à l’exploitation du charbon. Quatre personnages principaux se succèdent : Janna, Valet, le général et l’ingénieur par ordre d’apparition.
Janna, étudiante à Kharkov, est revenue chez sa mère Marianna qui est gravement malade : son attitude semble transformée, ce qui choque sa fille. En fait Marianna meurt d’un cancer foudroyant. Elle était une figure étonnante cette blanchisseuse qui œuvrait pour l’entreprise minière, capable d’apporter la propreté et la blancheur à ce paysage noirci par la poussière des terrils. Elle était « la dame blanche » redoutée par son jeune voisin Valentin, dit Valet en raison de sa passion des jeux de cartes. Marianna et Janna habitent la moitié d’une maison avec jardin tournée vers l’Ouest. Suite à l’arrêt de la mine, elle était allée travailler en Autriche chez un vieil homme autrefois passionné de photographie, M. Timmerman. Elle avait emmené sa fille qui avait alors découvert les articles de luxe dans un grand magasin de Graz.
L’autre partie de la maison est tournée vers l’Est. Elle abrite les parents de Valet, son père pro-russe et infirme depuis une catastrophe minière qui a été l’un des multiples épisodes sanglants de la région. À l’appel de son oncle Gueorgui, Valet a servi dans les forces de l’ordre russes utilisées pour écraser les manifestants anti-Poutine en 2012 ; après sept années d’absence il est maintenant revenu au village et participe à cette opération de subversion à l’origine de la République de Donetsk et, comme les autres « zombies » venus de Russie (en uniformes sans insigne) il est mal vu par la population locale qui leur tourne le dos. « Tu t'es russifié bien vite, Valia » lui dit-on. En retour ces soldats traitent avec mépris les autochtones de « Khokhol ».
Le général Korol lui aussi revient à Marat. Il avait déjà travaillé dans le Donbass trente et un ans plus tôt, en 1983, l’année où un missile russe explosa un Boeing 747 coréen, (269 victimes) sur la mer du Japon. Il retrouve intact les bureaux pleins d’archives abandonnés par le SBU de Kiev, locaux qui auparavant avaient vu se succéder les services secrets nazis et soviétiques.
La mine parle par la bouche de l’ingénieur qui en avait établi les plans. On est au cœur de cet espace que l’historien américain Timothy Snyder qualifie de “terres de sang”. Le puits de la mine 3/4 a servi à faire disparaître les victimes des répressions et des guerres. S’y entassent les opposants massacrés de la révolution de 1905, les victimes de la guerre civile des années 1918-1920, les morts des purges staliniennes des années 1930 et de l’Holodomor, les juifs massacrés par les Einsatzgruppen nazis en 1941-42, et encore des nationalistes ukrainiens victimes des purges staliniennes près 1945, et voilà que ça reprend en 2014. Au troisième jour du “roman”, donc le 17 juillet 2014, les soldats russes ou les miliciens, qui ont planqué une batterie anti-aérienne dite Omela dans l’entrée d’un puits de mine indiqué par Valet, tirent un missile contre un autre Boeing, un 777 de Malaysia Airlines celui-là (298 victimes).
Valet assiste à la chute des débris de l’avion, des passagers et de leurs bagages : il fait les poches de quelques victimes et s’empare d’un cadeau de prix pour offrir à Janna et la séduire. Janna et Valet se rendent au Paradiz, un bar-discothèque qui a succédé à la vieille cantine de l’époque soviétique. Janna danse (comme sa mère jadis) et envoûte tous les hommes présents. Le général invite Janna et avant de partir avec elle dans son 4x4, il fait liquider Valet parce qu’il a été le témoin de la présence du missile SAM, or Korol doit tout camoufler, c’est un mensonge de plus “au pays du mensonge déconcertant” pour reprendre la vieille expression d’Anton Ciliga. Mais le général ne l’emportera pas au paradis… Quant à Janna, après un nettoyage complet de sa maison en digne fille de Marianna, elle semble préférer quitter les lieux.
L’ingénieur, fantôme de la mine, résume sans doute le point de vue de l’auteur concernant la Russie.
« Ils s’imaginaient être l’avant-garde de l’humanité, un peuple renouvelé, meilleur, né, endurci — disaient-ils — dans le creuset de la lutte sanglante pour un monde nouveau et un avenir radieux. Mais ils ont perdu ; ayant épuisé toutes ses réserves de violence et de peur, en retard sur la marche rapide du temps, leur État jadis redoutable, avec ses armadas militaires nées du charbon, s’est, avant de rendre son dernier souffle, transformé en un dinosaure balourd.» (p. 137).
Sergueï Lebedev est bien évidemment un opposant au régime de Poutine. Il a quitté la Russie en 2022. Son roman est lourdement marqué par son interprétation politique. Les pensées et les gestes de Valet, emporté par l’excitation des armes, sont marquées par un sentiment de supériorité et par son mépris et dédain des autres. La légende de la Dame blanche venue du Moyen-Âge connaît ici un nouvel avatar, mais à mon avis, elle se greffe difficilement sur ce qui a tout du roman politique à thèse.
• Sergueï Lebedev : La Dame blanche. - Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Botton. Noir sur Blanc, Lausanne, 2025, 204 pages.
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