Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Entre Berlin et Budapest, le long du Danube souvent, deux histoires s’entre-mêlent, celle d’Ilse et celle de Simon. Jusque là, tout est simple, et ce genre de double narration point trop paumant pour le lecteur car le point de mire change avec une parfaite régularité. L’incipit montre Ilse venant de recevoir un courrier dont nous ne saurons le contenu que beaucoup plus tard. Très vite tout se complique pour le lecteur !

 

Fille d’un médecin allemand, Ilse Küsser aimait la danse. Elle a perdu son père médecin dans le bombardement de Prague en 1945. Peu après le Dr Hubka devint le nouveau compagnon de sa mère et avec lui sa fille Edit très admiratrice de la jeune danseuse. Une mauvaise chute ayant empêché Ilse de faire profession de la danse, les deux filles vécurent quelque temps ensemble, épanouies, jusqu’à ce qu’Edit soit obligée d’aller exercer ses talents de masseuse à Budapest. Ilse devint accessoiriste au théâtre de Bratislava ; c’est à cette occasion qu’elle fit la connaissance de Horn, du moins était-ce le nom qu’il se donnait à cette époque. Ilse le recevait la nuit dans sa cabane de pêcheur — d’où le titre du roman — et il partait à l’aube. C’était pour Ilse un amour vrai, extraordinaire. Comme leur pays était devenu communiste, Horn et d’autres constituèrent des réseaux de résistants. Des armes même furent stockées au théâtre grâce à la complicité d’Ilse. Mais elle le perdit de vue par la suite alors qu’il s’était installé à Budapest avec son amie Edit et que se produisit le soulèvement hongrois de 1956.

 

Passons à l’autre personnage-clé. Simon Ungar vient d’être licencié par le journal Quorum après sa reprise par un milliardaire slovaque qui a fait fortune dans le charbon — claire allusion à l’actualité ! — il n’était pas journaliste mais s’occupait de l’impression. Son nom, Ungar, lui pose un problème à lui qui est juif. Philippe, son père, devenu homme d’affaire au Canada après un échec en Israël, n’a rien résolu en évoquant un grand-père originaire d’Olomouc en Tchéquie, qui aurait magouillé avec des résistants et protégé un écrivain, dramaturge méprisé par le pouvoir. Grâce à sa confortable indemnité de licenciement, quitté par sa femme Mathilde, Simon s’est estimé suffisamment libre et à l’aise pour se rendre à Olomouc, Bratislava et Budapest à la recherche de témoins ayant connu sinon son aïeul du moins ses relations. Grâce à un homonyme, puis grâce à Biró, un journaliste devenu chauffeur de taxi, Simon va petit à petit trouver des contacts intéressants mais la fin de l’histoire sera aussi surprenante pour lui que pour le lecteur !

 

Prenant pour une moitié la forme de souvenirs et pour l’autre la forme d’une aventure, le roman doit plaire à des lecteurs qui apprécieraient le charme du roman psychologique croisé avec les incertitudes de l’enquête qui patauge. Les souvenirs d’Ilse nous transportent longuement dans les coulisses du théâtre et dans un contexte politique pesant où les œuvres importantes sont susceptibles d’être interprétées comme des critiques du pouvoir, notamment Richard III. Pour la réalisation de cette pièce, Ilse s’est compromise si bien qu'elle est renvoyée par la direction communiste ; elle retrouve un travail de bibliothécaire, mais en Bohême, et enfin à Berlin avec le dernier de ses compagnons, Hans Meyer, qui lui a fait visiter Pompéi. C’est à lui seulement qu’elle avouera que Horn a été l’amour de sa vie.

 

Horn, seulement rencontré alors qu’un tiers du roman s’est déjà déroulé, est la principale personne énigmatique du récit puisque ses apparitions sont rares et que son nom véritable n’apparaît qu’à la fin du livre. Durant la guerre sa mère était en relation avec un fabricant de faux papiers qu’on peut imaginer être l’aïeul de Simon... Ses compétences à lui Horn sont incertaines en dehors de la connaissance des tissus. Il semble avoir surtout la capacité de s’adapter à une situation politique tendue. De fait, un autre intérêt du roman est de révéler les bouleversements politiques de la Mitteleuropa. Le génocide des Juifs a laissé des cicatrices et porté les survivants à s’expatrier, mais Horn n’a voulu ni de l’Amérique — trop vaste — ni d’Israël — trop chaud. On voit par ailleurs les Tchèques et les Slovaques détester les Allemands, pourtant expulsés des Sudètes. On assiste ensuite à la détestation des Hongrois par leurs voisins, et, en réaction, au réveil du nationalisme hongrois. Certains irrédentistes manifestent encore contre la paix de Trianon qui avait amputé la Grande Hongrie en 1920 (l’ex-Transleithanie des Habsbourg). Des citoyens hongrois, comme le journaliste Biró, dénoncent la corruption imputée aujourd’hui au gouvernement Orban. D’autres reprennent le fil rouge de la dénonciation du communisme et des Russes, ils font du monument à la victoire fraternelle de 1945 la cible de leurs manifestations, le qualifiant de mensonger à cause des purges de l’immédiat après-guerre et de la répression de 1956. 

 

Andrej Obadalko, le vieux comédien privé de scène après la représentation triomphale de Richard III raconte à Simon une histoire typique de son époque.

« Vous connaissez la blague : trois types se font virer de la même usine et se retrouvent en prison. “Qu’est-ce que tu as fait ? Demande le premier au deuxième. — J’habite loin, mon train est toujours en retard, je n’arrivais jamais à l’heure, ils m’ont accusé de sabotage. Et toi ? — Moi ? Répond le premier, j’habite juste à côté, j’arrivais toujours en avance, on m’a accusé d’espionnage. — Ah ça, c’est incroyable, s’exclame le troisième, moi qui étais toujours à l’heure, ils m’ont viré pour conformisme petit-bourgeois !” Si on voulait vous reprocher quelque chose, on trouvait toujours » conclut le comédien.

 

En somme, le roman de Lola Gruber, fort d’une construction virtuose, est aussi très riche tant il aborde de sujets passionnants, mais la longueur excessive qui en résulte peut légitimement décevoir voire ennuyer.

 

Lola Gruber : Horn venait la nuit. – Christian Bourgois éditeur, 2024, 614 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :