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Dans un bistrot d’un quartier de Berlin où les Turcs sont nombreux, un consommateur raconte au barman, faute d’autre public, sa récente aventure. L’homme qui parle est un vieux prof de philo qui a publié des livres qui n’ont guère rencontré une foule de lecteurs. Il dit son dépit : « la langue n’est plus qu’un paquet de linge sale ». Or ses livres ont été traduits en espagnol, et une fondation située en Estremadure l’a invité. Après bien des hésitations, ce vieux schnock d’universitaire s’y est rendu, sans intention de produire le texte qu’on devait bien attendre de lui pour contribuer à la promotion de la région.
Sur place, le hasard l’a amené à s’intéresser au prétendu « dernier loup » abattu dans cette région marquée par de grands domaines, ou fincas, de dizaines de milliers d’hectares, voués à l’élevage extensif, où les loups étaient devenus menaçants. Alors notre homme se laisse conduire chez le chasseur qui s’attribue le mérite d’avoir tué le dernier loup du pays. Le fait est que la bête est bel et bien empaillée dans une vitrine chez lui. Mais on apprend que ce n’est pas du tout le dernier loup abattu à la fin des années 1980. Les organisateurs se donnent le mal de conduire leur invité, considéré comme une « illustre personnalité », jusqu’au garde-chasse qui connaît, lui, vraiment, l’histoire des derniers loups.
Le client du café, revenu de son séjour en Espagne, raconte par le menu toutes ces démarches et interrogations sur le dernier loup qui, là-bas, semblaient passionner l’interprète et le chauffeur plus que lui-même. D’ailleurs, peut-être invente-t-il toute cette histoire pour se rendre intéressant auprès du barman hongrois qui a tendance à s’endormir sur son zinc.
Voici un passage pour montrer que notre philosophe est tout de même bien fatigué quoiqu’il ne consomme pas énormément de bière : « Puisque la pensée était finie, soit il devait revenir à des thèmes d’avant la fin de la pensée, ce qui était inexprimable, soit se référer à des thèmes d’après la fin de la pensée, ce qui le condamnait inéluctablement au silence, la langue n’était plus en mesure de donner forme à des contenus insaisissables, elle était hors service…»
Dans son formidable roman Le baron Wenckheim est de retour László Krasznahorkai allait reprendre quelques années plus tard la figure d’un autre vieux professeur, mais dans une version bougonne et bien moins sociable. Dans Le dernier loup, le professeur arrive à nous envoûter par ses bavardages continuels ce que l’auteur a réussi à rendre en retardant le point final de plusieurs dizaines de pages ! Juste une introduction pour inciter à découvrir l’œuvre du prix Nobel 2025.
• László Krasznahorkai : Le dernier loup. - Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Cambourakis, 2019, 80 pages. [Az utolsó farkas, 2009].
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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