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Le très remarquable Apeirogon de Colum McCann nous avait fait parcourir Jérusalem et ses environs avec Bassam et Rami. Nous y revenons avec Justine Augier. De ses années passées à Jérusalem, elle a composé ce petit livre alerte qui condense ses rencontres avec des personnages totalement contrastés et produit un panorama kaléidoscopique de ses habitants et de leur état d’esprit au début des années 2010. Elle se contente d’ajouter des précisions contextuelles, et des citations d’auteurs juifs et arabes. Pour plus de clarté trois graphies sont utilisées par l’éditeur.

 

Quatre habitants des banlieues de Jérusalem-Est, seulement connus par l’initiale de leur prénom, s’épanchent devant le dictaphone de l’autrice. Leurs quatre initiales, E., S., N., O., s’ordonnent autour de la vieille cité comme des points cardinaux. Un équilibre à priori est choisi puisque le livre se fonde sur l’écoute de deux femmes et de deux hommes, de deux juifs et de deux palestiniens.

 

Voisine âgée de l’autrice, E., habite le quartier d’Abou Tor. Elle a connu l’esprit pionnier des premiers temps d’Israël et regrette le recul de l’esprit laïque devant la multiplication des “Noirs”, les ultra-orthodoxes, qui font fermer les commerces de son quartier. Elle critique les dirigeants actuels de Tel-Aviv, mais aussi « les Nations Unies, l’Europe, la diaspora, les Américains, les chrétiens intégristes, tous ces gens qui partout dans le monde se mêlent de nos affaires.» Et poursuit : « Vois-tu, ici nous sommes programmés pour identifier l’autre, il nous faut seulement quelques minutes, quelques secondes pour le reconnaître et le nommer, savoir s’il est un ennemi ou un ami, parce que c’est une question de survie.»

 

S., la quarantaine, est provisoirement installée à Sheikh Jarrah, dans une maison prêtée par ses oncles. Elle représente bien la diaspora palestinienne, ayant vécu en Irak, en Angleterre, dans les émirats du Golfe arabo-persique. Elle est venue à la fois pour divorcer et obtenir la carte de résident pour ses garçons car elle est nettement tournée vers l’avenir de ce pays. Mais ses garçons n’aiment pas la grisaille de Jérusalem ; ils regrettent la vie colorée de Dubaï où leur père est resté. Le témoignage de S. est riche de réflexions originales. Elle pense que les accords d’Oslo ont été une erreur car elles ont entraîné le découpage de la Cisjordanie. Elle est fascinée par la réussite économique d’Israël et critique la passivité de ses compatriotes à qui elle reproche leur manque d’esprit constructif.

 

N., dont la famille est venue d’Anvers et de Strasbourg, est natif de Jérusalem et vit à Baqa, proche banlieue sud. C’est un homme de gauche, un pacifiste, il raconte à Justine Augier les incidents de son groupe avec des colons activistes. Il est bien différent de son frère ingénieur de la marine israélienne, qui habite Har Homa, et regrette l’évacuation de la bande de Gaza.

 

O., également natif de Jérusalem, est installé à Shuafat et sa famille vient de Naplouse. Il pratique le rap arabe et enregistre fièrement ses œuvres. Il critique les responsables de l’Autorité palestinienne qui vivent confortablement de leur sinécure à Ramallah.

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Au-delà de ces témoignages si dissemblables d’habitants de l’agglomération de Jérusalem, comment ne pas extrapoler et imaginer fatalement un pays ingouvernable ? Cette société est éclatée, fracturée, et pas seulement par les murs et barrières, l’autrice le montre bien. L’immigration récente a encore accentué la diversité : des soldats du checkpoint ne parlent ni hébreu ni arabe, ils sont venus d’Ukraine, de Russie et d’Ethiopie et s’adressent aux Palestiniens dans un anglais basique ! La division se lit même (ou d’abord) au sein des familles (comme entre N. et son frère). L’arrière-grand-mère de S. était juive : c’était une autre époque ! Désormais les mariages mixtes c’est-à-dire entre époux issus de communautés religieuses rivales n’existent quasiment plus. Une bru juive, une belle-mère arabe « ne voudrait pas entendre ça…» C’est devenu « déshonorant ». Dans une colonie récente comme Har Homa située au sud de la Vieille Ville, on dénombre pas moins de trente communautés juives : elles pratiquent l’endogamie bien sûr. En somme, Jérusalem, sinon tout le pays, est un ensemble de quartiers barricadés sur leur identité.

 

L’autrice cite cette phrase d’Aharon Appelfeld : « Parfois il me semble que dans un pays tellement inondé d’idéologie, il est impossible d’écrire de la littérature.» Elle l’a pris au mot puisque son petit livre ne se présente pas comme un roman, seulement comme un portrait.

 

Justine Augier : Jérusalem. – Actes Sud, série “un endroit où aller”, 2013, 142 pages.

 

Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #ISRAEL et MONDE JUIF, #ESSAIS
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