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Lu à sa parution, ce prix Goncourt de 1990 ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable. Trente-cinq ans plus tard, il convient d’avouer un mea culpa ; je redécouvre tout l’intérêt de ce petit roman, première pierre d’une œuvre solide et fondatrice de ce qui est devenu l’un des motifs les plus fréquents du roman d’aujourd’hui : le roman construit sur les souvenirs familiaux, comme La Maison vide de Laurent Mauvignier, Goncourt 2025. Et si j'ose dire un devoir de mémoire.
Jean Rouaud installe son roman familial en Loire inférieure. La qualification d’atlantique est venue plus tard, quand les Pyrénées, de basses sont devenues atlantiques, et que la Charente et la Seine d’inférieures sont devenues maritimes. Autre marqueur temporel, la 2 CV du grand-père du narrateur, qui prend l’eau de partout, et peine face au vent d’ouest, mais qui embarque la famille entière puisque le décès du Père contraint de laisser la DS au garage.
Située principalement dans un bourg appelé ici Riancé où elle est installée, la famille du narrateur couvre toute l’intrigue de ses interactions. Joseph, son père, est le fils de Pierre et d’Aline. Celle-ci est une femme corpulente qui tient la boutiques de faïences, tandis que que sont mari les vend au loin, grâce à sa voiture. Pierre est le benjamin d’une fratrie dont Joseph l’aîné et Émile le cadet meurent en 1916 et 1917 dans la Grande Guerre, alors qu’une sœur restera célibataire. Celle-ci, la bigote tante Marie, a officié comme institutrice dans une institution religieuse avant de finir ses jours dans un hôpital psychiatrique. Émile avait épousé Mathilde dont est né Rémi ; ce sont leurs voisins. Du côté de Marthe, la mère, on est chez les Burgaud, avec le grand-père Alphonse qui tient la vedette dès l’incipit au volant de sa 2 CV, et répare les poupées en celluloïd. Alphonse, ancien tailleur, et son épouse sont retirés dans un autre bourg où ils vivent à l’étroit avec leur piano après avoir vécu dans une vaste demeure. Les parents du narrateur, Joseph et Marthe meurent jeunes respectivement en 1940 et 1941. Le narrateur a deux sœurs, Nine et Zizou.
On vit dans un monde imprégné de la pratique catholique du temps d’avant Vatican II : une image pieuse intitulée « les champs d’honneur » donne son titre au roman où le thème de la bigoterie de tante Marie occupe une large place que soulignent les remarques ironiques d’autres membres de la famille. Elle a constitué un fichier des saints à prier selon les symptômes dont on souffre et, faute d’enfants, a peuplé son jardinet de leurs statues en plâtre. Elle fréquente quotidiennement le curé Bideau et distribue le bulletin paroissial, une tâche dont se moquent ses petits-neveux pourtant volontaires pour l’aider, sans doute pour tromper l’ennui des jours pluvieux.
Parmi les autres thèmes abordés par Jean Rouaud, vient la guerre de 1914 où ont péri deux des grands oncles paternels. La description des tranchées soumises à l’attaque par les gaz de combat — l’ypérite — est vraiment effrayante et digne de Barbusse ou de Dorgelès. Gazé, Joseph n’a pas survécu à ses blessures. Le corps de l’autre grand-oncles, Émile, repose encore du côté de Verdun et le roman se clôt brutalement après l’expédition de son frère Pierre pour retrouver et ramener la dépouille.
Un tel livre ne peut qu’ouvrir un grand horizon nostalgique. Il passe de la fin des années 50, et du début des Trente Glorieuses, aux années 20 en se repérant sur les décès qui ont endeuillé la famille, et en papillonnant dans des aventures minuscules, dans l’intimité de Français ordinaires, des vies anonymes de province en quelque sorte, pour ne pas dire des vies minuscules comme Pierre Michon saurait y faire. Les années 30 et 40 se retrouvent ainsi audacieusement enjambées tandis que tombe la pluie, encore et encore. Par contraste, Alphonse, lui, passait l’été dans le domaine viticole du gendre anglais, Mister Djon, à savourer la côte varoise à l’ombre et à regarder courir au soleil un petit-fils haut comme trois pommes et réfractaire à la moindre culotte.
L’histoire familiale se poursuit avec Des hommes illustres, le volume consacré à Joseph, le père de l’écrivain.
• Jean Rouaud : Les Champs d’Honneur. – Les Éditions de Minuit, 1990, 160 pages.
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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