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La romancière camerounaise joue à mettre en miroir la vie d’un grand-père et de son petit-fils. Ils partagent le même prénom, l’un est Zacharias, l’autre Zachary. Dans leurs histoires comparables, dont le récit s’entrecroise, un vol vient tout gâcher, mais pour Zack il y aura peut-être une happy end.
Zacharias Mécobé est l’un des pêcheurs les plus actifs de Campo, au Cameroun. Il a épousé Yalana. Le couple a deux filles, Myriam et Dorothée la future mère de Zachary. Comme la région est enfin touchée par la croisance économique — coopérative de pêche, bazar dirigé par Andreas le négociant grec, exploitation de la forêt — Zacharias le pêcheur se fait des illusions. La coopérative lui permet d’accéder au crédit à la consommation. Il s’endette et quand vient l’heure de rembourser le revenu qu’il tire de sa pêche est en chute libre car la coopérative s’est convertie à la pêche industrielle et les piroguiers ne seront plus que des pauvres types sans qualification qui trimeront gratis sur des chalutiers pour rembourser leurs emprunts. Zacharias ne veut pas de ce marché de dupe. Il s’énerve et pique dans la caisse du Grec. Il s’en tire avec deux ans de prison durant lesquels la femme du pêcheur dépense l’argent du larcin.
À sa libération, Zacharias trouve son village retourné contre lui et sa famille prête à sombrer. Zacharias cherche à se venger, croyant que des gens extérieur à sa famille lui en voulaient. Alors il souhaite leur mort. Pour ce faire il consulte le sorcier, un ancien camarade d’école. De leur rencontre je suis tenté d’extraire cette réflexion sur la manière dont hommes et femmes chercheraient différemment à se venger :
« Les femmes exigent réparation. Elles veulent que les personnes qui leur ont fait du mal expérimentent à leur tour l’humiliation, qu’elles soient confondues, bannies, et elles insistent pour que l’autre sache d’où vient le mal qui le tyrannise. Alors l’objet de sa détestation ne peut pas mourir, il doit rester vivant pour que la vengeance soit totale et que la femme le voie genou à terre. Il doit vivre afin que la coupe soit bue jusqu’à la lie. La mort de son ennemi est un châtiment encore trop doux pour une femme blessée. Les hommes veulent la destruction définitive de leur adversaire. Ils se soucient peu de savoir qui les tue, ils veulent les voir disparaître.»
Le recours au nganga, le sorcier local, a mal tourné et Zacharias périt en mer. Bientôt la relation entre Dorothée et sa mère s’envenime au point que la fille adolescente s’enfuit loin de la case familiale. ViteDorothée sombre dans l’alcoolisme. Pour vivre, elle se prostitue et bientôt naît Zachary. Malgré la situation précaire de sa mère, Zachary — sans père, sans grands-parents ni village pour passer les vacances — achève ses études secondaires avec succès et rêve d’université. Son ami Achille, qui a quitté les études et vit de trafics, a la mauvaise idée de l’embarquer pour voler une riche marchande avec lui. Tandis qu’Achille est lynché par les voisins alertés, Zachary s’enfuit et rejoint sa petite amie amie Nella dont le père, un colonel influent, décide de son sort. Ainsi l’éloigne-t-il de sa fille…
Voilà Zachary expédié en France pour étudier la psychologie à Nanterre. Il en fait son métier et épouse Julienne qui exerce la médecine dans un hôpital parisien. Deux filles naissent là encore, Dorothée et Nelly… Or, Zachary, se croyant tenu au silence par les consignes du colonel, cache à tout le monde les détails de son départ du Cameroun, cache ses origines familiales, même à Julienne. Vingt ans passent et grâce à des réseaux sociaux, Nella et Zachary reprennent contact ; il lui fait part de ses regrets : « Que deviennent les vies que nous n’avons pas vécues ? » Zachary vient enfin découvrir ce qu’est devenu son pays et du même coup sa famille. Pour lui les surprises s’enchaînent. Les valeurs de la famille et de l’amitié sont célébrées jusqu’au bout dans ce roman plutôt émouvant traitant les thèmes de la rupture, de l’exil et du retour au pays natal, sans oublier une petite leçon d’antiracisme.
• Hemley Boum : Le rêve du pêcheur. – Gallimard, 2024, 348 pages.
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