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Si vous n’avez aucune idée de ce qu’il se passait en Russie avant l’invasion de l’Ukraine, si vous ignorez qui gouvernait à Moscou depuis la disparition de l’URSS, si vous ne savez pas comment Poutine s’est installé au pouvoir, alors ce roman vous captivera par ses révélations. En revanche, si vous vous êtes tant soit peu tenu au courant de la vie du pays après Eltsine, de l’autoritarisme croissant de Poutine et des agressions qu’il a manigancées, alors vous n’y ferez pas de découverte tonitruante, mais lirez simplement un livre agréablement rédigé.
Le Mage du Kremlin se présente comme le récit d’un conseiller imaginaire de Poutine. Les propos, ou plutôt les confessions de Vadim Baranov, sont introduites par la fiction de la rencontre de l’auteur, alors résidant à Moscou, avec cet homme cultivé qui a sollicité sa rencontre pour évoquer leur commune passion pour Evgueni Zamiatine, l’auteur d’une utopie très originale, Nous autres, condamnée par le régime communiste en 1923.
Baranov vit en pleine forêt près de Moscou dans une belle résidence ancienne, au milieu de ses livres largement hérités d’un grand-père qui avait su éviter les purges du tyran géorgien. Fils d’académicien des sciences, Baranov est un héritier des apparatchik de l’ère soviétique. Après avoir servi le nouveau Tsar il vient de démissionner de ses fonctions de spin doctor pour se consacrer à l’éducation de sa fille. A moins que ce ne soit pour échapper au régime monstrueux qu’il a contribué à forger. Les spécialistes de politique russe identifient ce “mage du Kremlin” comme étant calqué sur Vladislas Sourkov qui fut conseiller de Poutine jusqu’en 2021. Quoi qu’il en soit, il faut s’intéresser aux temps forts choisis par l’auteur.
Ces temps forts mettent l’accent sur trois personnages connus : Berezovski principalement, ainsi que Khodorkovski et Prigojine. Si le roman nous apprend moins sur eux que les pages Wikipedia qui leur sont consacrées, il a le mérite de mettre en scène très clairement l’histoire du régime russe entre les années 1990 et la guerre d’Ukraine. Et d’illustrer « la verticale du pouvoir » selon la formule de la communication officielle.
Boris Berezovski, est patron de la télévision russe sous Eltsine, lequel finit sa seconde présidence alcoolique et diminué physiquement. En prévision de la campagne électorale pour la future élection présidentielle Berezovski cherche un homme jeune et efficace qu’il piloterait : il choisit le nouveau directeur du FSB. Vladimir Poutine devient ainsi Premier ministre puis est élu Président de la Fédération de Russie. Mais il se libère si rapidement des conseils de son mentor qu’il me semble exagéré et illusoire de le qualifier de Mage du Kremlin. Bientôt Berezovski a le tort de faire grand cas des victimes du Koursk le sous-marin coulé par l’explosion de ses torpilles, résultat : l’homme d’affaires est spolié de ses entreprises. Il s’exile à Londres et après avoir perdu un procès important contre un autre oligarque s’y suicide en 2013.
Mikhaïl Khodorkovski, qui devient le puissant patron de l’empire pétrolier Ioukos, intervient d’abord dans le roman comme un ami de Baranov à qui lui pique sa petite amie, Xsenia. Comme Berezovski, cet oligarque est stoppé par le Kremlin alors qu’il s’apprête à conclure un accord d’association avec les Américains. Poutine le fait arrêter car il veut mettre un terme à l’influence croissante des Occidentaux sur l’économie russe. Khodorkovski fera dix ans de camp. Baranov semble jouer un rôle dans sa libération en 2013, alors que Xsenia lui est revenue. C’est l’une des rares dimensions romanesques du livre ! (Aujourd’hui Khodorkovski est l’un des leaders de l’opposition russe en exil).
La rencontre de Baranov avec Evgueni Prigojine permet à l’auteur de rappeler que Poutine est d’abord un homme de Saint-Petersbourg, que le maire Sobtchak (non mentionné dans le roman) avait fait entrer dans son équipe. Prigojine qui est alors restaurateur et cherche d’autres activités se voit poussé par Baranov à s’investir dans les fake news pour, entre autres, intoxiquer l’Occident. C’est l’un des rares passages où l’on perçoit comment s’organise cette croisade anti-occidentale que Baranov résume d’une formule : « La Russie est la machine à cauchemars de l’Occident ». Cette dimension est également explorée par ses rencontres avec Edouard Limonov, l’aventurier des lettres et de la politique, puis avec un agitateur du Donbass dont les habitants russophiles se sont tournés vers Moscou dès 2014 et l’annexion de la Crimée. La révolution de Maidan à Kiev est évidemment interprétée comme un complot occidental.
Giuliano da Empoli ne décevra pas le lecteur qui se contente de relier la réussite et l’état d’esprit de Poutine à son passé d’espion du FSB. Il ne l’ennuiera pas avec les détails des luttes des oligarques pour s’accaparer les richesses du pays et influer sur la politique russe. Il retiendra seulement l’interdiction qui leur est faire de se mêler de politique. C’est la seule affaire du Tsar qui vit de plus en plus isolé et suspicieux dans le palais présidentiel de Novo-Ogariovo où, prétend faussement Baranov, la forêt aurait été coupée dans un rayon de 3 km autour des bâtiments. Un des rares scènes vivantes où l’auteur montre le Tsar en action hors de ses bureaux reste l’expédition en hélicoptère de Poutine, accompagné de son secrétaire et de Baranov, pour aller souhaiter une bonne année aux soldats en Tchétchénie, puisque la Russie a toujours la guerre comme perspective.
Terminé en 2021 et publié en 2022 ce roman de Giuliano da Empoli — ancien conseiller politique de Mateo Renzi et essayiste à succès (Les Ingénieurs du chaos, L’heure des prédateurs) avant de devenir professeur à Science-Po—, est tombé à pic pour initier le grand public ouest-européen et l’éclairer sur Poutine, ce nouveau tsar de Russie qu’on jugeait alors bien énigmatique. Ainsi s’explique le succès considérable de ce roman. Mais avec un peu de recul et quatre années de guerre en Ukraine l’intérêt du livre paraît moindre car depuis 2022 la connaissance de la nouvelle Russie a immensément progressé — grâce d’ailleurs à la publication d’essais et de témoignages, plus qu’à des romans. Ainsi Le mage du Kremlin pourrait rester comme un brillant jalon romancé de l’historiographie de la Russie post-soviétique plus que comme une œuvre littéraire majeure — tandis que sort en salle la version cinématographique.
• Giuliano da Empoli : Le mage du Kremlin. – Gallimard, 2022, 279 pages.
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