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Une pareille somme s’explique parce que l’historien américain Robert Darnton a voulu synthétiser l’ensemble de ses recherches sur la France du XVIIIe siècle. Plutôt que d’étudier à la loupe les structures sociales et la situation économique du royaume, il a choisi de s’intéresser à l’Ancien Régime finissant comme à une société de l’information inventant dans et par l’écrit sa conscience politique.
On connaissait son travail pointilleux sur les éditeurs et les libraires (Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution), son étude sur la répression des chansons et des poèmes subversifs au temps des maîtresses de Louis XV (L’Affaire des Quatorze), ou sa passion pour les pamphlets et libelles des nombreux plumitifs diffamant la Cour et les grands seigneurs (Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie). Avec L’Humeur révolutionnaire, tous ses travaux convergent pour une analyse minutieuse du déclin et de la chute de l’Ancien Régime, vue de Paris plus que des provinces, car ce sont les Parisiens qui forment le gros des lecteurs éclairés du pays, surtout à cette époque. C’est à Paris qu’on publie ces gazettes et ces libelles d’actualités, en quantité croissante jusqu’à ce que 1789 voie triompher la liberté de la presse.
Gazettes, libelles et affiches
Le corpus qu’utilise Robert Darnton est trop long pour être entièrement cité ici. On y trouve des classiques bien connus, comme le Prospectus de d’Alembert pour lancer son Encyclopédie, les écrits de Voltaire à propos de l’affaire Calas, et ceux de Rousseau qui firent « couler des torrents de larmes », ou les essais de Mirabeau comme sa Théorie de l’impôt (1760) ouvrage qui lui avait valu d’être emprisonné et condamné à l’exil. On y trouve les journaux, comme la Gazette de France, quasi officielle, et la Gazette de Leyde toujours impartiale et bien informée. On y retrouve surtout une masse d’écrits de circonstances, libelles, pamphlets, affiches et chansons. Ministres et Parlementaires diffusent aussi leurs intentions lors des grandes controverses sur l’état des finances du pays et sur les projets d’impôts. Bien sûr certains textes sont interdits, surtout s’ils s’en prennent à la personne du roi, le gouvernement en fait saisir et emprisonner à la Bastille, et le Parlement en condamne à être brûlés en place publique.
Les Parlements au cœur de la bataille
L’essai commence à l’époque de la Guerre de Succession d’Autriche, et quand la bulle Unigenitus menaça de priver les jansénistes des derniers sacrements. Le Parlement de Paris se dressa contre le décret royal du 22 février 1753 qui voulait l’empêcher de s’en mêler. Les Chambres se mirent en grève. Louis XV envoya ses mousquetaires porter des lettres de cachet pour exiler les magistrats les plus virulents et éloigner les Chambres à Pontoise… La monarchie vivra jusqu’en 1789 en conflit avec ses parlementaires. On sait que le Parlement devait enregistrer les édits et décrets royaux, qu’il subissait des pressions, réagissait en adressant des remontrances, résistait aux menaces de sa suppression, se soumettait à des lits de justice. La monarchie voulait mettre en place de nouvelles institutions judiciaires tout en ôtant au Parlement ce rôle d’enregistrement sur lequel il s’accrochait au nom de la défense d’une constitution ancestrale que les Philosophes jugeait d’évasée. Peu avant la mort de Louis XV, Maupeou décida en 1771 de passer à l’acte, un véritable coup d’Etat. Il déclencha ainsi un tir de libelles hostiles comme le Maupeouana. Mais Louis XVI, à peine sur le trône, fit revenir les parlementaires. De cette victoire ils tirèrent ensuite une certaine légitimité et la force de s’opposer au « despotisme ministériel » jusqu’en 1788. Cette année-là, avec la chute de Loménie de Brienne et de Lamoignon, victimes d’une « diabolisation » par les pamphlétaires parisiens, après celle de Calonne l’année précédente, s’ouvrait une nouvelle période. Le retour de Necker auréolé par l’opinion patriote faisait que les Parlements n’étaient plus que les défenseurs décriés des ordres privilégiés, et de populaires qu’ils étaient aux yeux du public, ils étaient devenus des adversaires à éliminer.
La dette de l'Etat et les « déprédations »
La guerre de Succession d’Autriche, la guerre de Sept ans, la guerre d’Indépendance américaine ont creusé le déficit et causé le recours à l’emprunt. La Cour dispendieuse — un quart des ressources du royaume ? — s’y ajoutait pour faire de la question du déficit un fil conducteur des querelles que les pamphlets envenimaient. Il n’y avait pas de budget de l’Etat : c’était « le secret du roi ». Directeur du Trésor royal depuis octobre 1776 mais non ministre car protestant, Necker leva le voile en 1781 en publiant un Compte rendu au Roi : surprise des Parisiens qui s’arrachèrent en un jour les 3 000 exemplaires du texte édité par Panckoucke — 42 000 en un mois ! Le financier suisse avait sans doute présenté les comptes à son avantage, et passé sous silence les pensions royales versées à bien des courtisans. Les années suivantes l’Etat se trouva au bord de la banqueroute tandis que la bourse qui s’effondrait était sauvée par l’intervention coûteuse de Calonne. La Dénonciation de l’agiotage, rédigée en apparence par Mirabeau, « contribua à l’indignation croissante des Parisiens vis-vis de la corruption qui régnait à Versailles » et cibla Calonne au moment où il exigeait de nouveaux impôts (impôt territorial et droit de timbre) à l’Assemblée des Notables réunie en 1787. Le Parlement de Paris s’opposait à ces réformes et en appellait à la réunion des Etats Généraux enfin décidée l’année suivante. Devant la menace d’un procès, qui l’aurait accusé de « déprédations » — entendez de détournement de fonds — Calonne dut s’enfuir à Londres. Ce furent les derniers moments de popularité des parlementaires.
De la dérision à l’indignation
La dérision voltairienne, la dérision de Beaumarchais, l’emportèrent jusqu’en 1785-86. L’affaire du collier de la reine passa par l’embastillement du cardinal de Rohan, grand aumônier de France et grand ami de Cagliostro, pour n’avoir pu payer les diamants, dupé par une aventurière, Mme La Motte, qui lui présenta de nuit dans les bosquets de Versailles une certaine Olivia déguisée en Marie-Antoinette ! Le public rit d’abord de l’escroquerie mais la reine devint « Madame Déficit ». L’épistolier Ruault nota que le mépris envers les souverains s’était répandu et que la famille royale était désormais « avilie » par la lecture que le public faisait du scandale. Arthur Young, écrit Darnton, « fut surpris de constater quel point les gens ordinaires étaient prêts à gober les histoires les plus farfelues concernant les mauvaises moeurs de la reine. »
En 1787-1789, l’affaire Kornemann suscita deux cents pamphlets ; c’était une histoire d’adultère. Séduite par un nommé Daudet qui avait des relations à la cour, Mme Kornemann s’attira la sympathie de Beaumarchais, tandis que le mari trompé, un banquier strasbourgeois, courait à la faillite et manquait d’être empoisonné. Jugé immoral Beaumarchais y perdit son crédit. Dès lors on s’indignera à la manière de Mirabeau. « Dans la balance des passions, les larmes finirent par peser plus que le rire » conclut l’historien.
La montée de la violence
La chute de Maupeou en août 1774 fut fêtée par les Parisiens qui brûlèrent des bonhommes de pailles à son effigie place Dauphine quand d’autres infligèrent à son mannequin le supplice de la roue avant de le pendre. La violence populaire fut ensuite exacerbée par le prix du pain en 1775, c’était « la guerre des farines » dans tout le bassin parisien, avec émeutes à Versailles et à Paris où les boulangeries étaient pillées. Deux émeutiers furent pendus place de grève. Cette émotion populaire coûta son poste à Turgot qui avait imprudemment soutenu la liberté du commerce des grains.
La violence s’amplifia quand les Parlements entrèrent à fond dans le jeu politique. Le Parlement de Paris s’opposa au droit de timbre le 2 août 1787, et le 5 en appelle à la convocation des Etats Généraux. L’agitation gagna la province notamment à Rennes et Grenoble où le sang coula. Le violent orage du 13 juillet 1788 ruina de nombreuses récoltes autour de Paris et fit monter le prix du pain et avec un hiver précoce on battit des records de froid, -8°C le 26 novembre, puis -15°C le 15 décembre et de fortes chute de neige en mars 1789. Le hausse du prix des denrées contribua sans doute à l’énorme explosion de violence résumée par l’attaque de la fabrique Réveillon le 27 avril. Son pillage ainsi celui de la maison Henriot était partie de propos mal rapportés de Réveillon lors de l’assemblée électorale pour la désignation des députés parisiens aux Etats Généraux, opération qui ne fut pas achevée à temps pour l’inauguration des Etats à Versailles le 5 mai. Tandis que les émeutes se multipliaient en province, Paris vivait quasiment sous occupation militaire. En juillet, une partie de ces troupes sympathisa avec le peuple et le 12, l’annonce de la démission de Necker mit le feu aux poudres et ce fut l’assaut contre la Bastille le 14. On connaît la suite. On en oublierait l'enthousiasme que les Parisiens avaient montré lors des premiers vols en montgolfière.
En conclusion l’auteur énumère les éléments constitutifs de cette humeur révolutionnaire, à commencer par la haine du despotisme et l’amour de la liberté. Il persiste à penser que son approche de l’histoire en apprend plus que les études des structures économiques et sociales. Je ne peux que lui donner raison.
• Robert Darnton : L’Humeur révolutionnaire. Paris 1749-1789 — Traduit de l’anglais par Hélène Borraz. Gallimard, 2024, 582 pages. [W.W.Norton & Company, The Revolutionary Temper, New York, Londres, 2024,].
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