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Dans ce bref mais riche roman publié à l’aube de l’ère stalinienne par un écrivain qui a voyagé en Europe, en Chine, au Japon et aux Etats-Unis, on découvre quelques aspects de la Russie au temps de la NEP.
Une ville de province du bassin de la Volga, quelque part vers Tver ou Iaroslavl, réunit un certain nombre de familles ruinées par la révolution, la guerre civile, le communisme de guerre. Une poignée de révolutionnaires ratés s’est repliée dans une briqueterie en sursis, sous la direction d’Ivan Ojogov « très proprement vêtu de loques épouvantables » : sous ce pseudonyme se cache un membre de la famille d’Iakov Karpovitch Skoudrine. Celui-ci habite l’« ancienne maison du hobereau Vereïski qui s’était ruiné après l’abolition du servage en exerçant la charge élective de juge de paix ». Il a plusieurs fils qui ont trouvé leur voie dont l’ingénieur Akim qui est devenu communiste et n’est plus reçu par son père au « sale petit sourire ».
En cette année 1928, il y a des hôtes à la maison Skoudrine. Les frères Bezdetov, Pavel et Stepan, sont en visite et posent sur la table une bouteille de cognac. Débarqués du bateau, ils ont loué un tarantass pour se rendre à leur rendez-vous. Antiquaires à Moscou et qualifiés aussi de « restaurateurs en ébénisterie », ils s’intéressent aux meubles anciens en acajou — c’est la raison du titre — mais aussi à toutes sortes de beaux objets, d’où le dernier chapitre consacré aux origines de la porcelaine russe. Les frères viennent acquérir le plus possible d’objets de valeur qu’ils revendront à Moscou aux nouveaux riches des années vingt, les fameux “nepmen”.
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«Paysannes» de Kasimir Malevitch (1930)
Le style de Boris Pilniak est antérieur au réalisme socialiste. Le caractériser de formalisme — c’est l’accusation qui viendra — n’éclaire pas suffisamment les choses et d’ailleurs s’applique surtout à L’ Année nue, son œuvre précédente. Ici, on a surtout affaire à une belle écriture descriptive, évocatrice tant pour les personnes que les choses, et par contraste, à des considérations inattendues ou à des mots qui surprennent, laissant s’interroger sur la raison de leur présence. Par exemple à plusieurs reprises la ville où l’action se déroule suggère cette remarque coupée du contexte : « La ville est une Bruges russe et une Kamakura russienne. » Faut-il y voir autre chose que la mémoire des voyages de l’auteur ? ou qu’une façon de décoller de la sinistre réalité du chaos post-révolutionnaire ?
Une autre reprise non moins étonnante concerne l’incipit : « Miséreux, devineux, mendigots, psalmodieurs d’antiennes, cagoux, errants, errantes, indigents, coquillards, prophètes, idiotes, idiots, fols-en-Christ, autant de synonymes, autant de pâtisseries torsadées et coutumières de la sainte Russie…» Sans doute les clients qui recourent aux services des frères Bezdetov sont ils à piocher dans pareille liste ! Et puis aussi c’est insérer ce bout de pays mystérieux dans une longue tradition à moitié barbare.
Dans sa préface, Jacques Catteau le traducteur, qualifie l’œuvre de « patchwork romanesque ». On peut se contenter de cette formule pour ce roman qui donne aussi l’impression d’être resté inachevé. L’ouvrage avait trouvé son premier éditeur à Berlin en 1929. Plus tard Boris Pilniak fut accusé d’espionnage au bénéfice du Japon, l’un des nombreux pays où Les Izvestia l’avaient envoyé en reportage. Il fut emporté par les purges staliniennes en 1938.
• Boris Pilniak : L’acajou. – Traduit du russe par Jacques Catteau. Les Éditions Noir sur Blanc, 2024, 93 pages, (Initialement publié par les éditions l’Âge d’Homme en 1980).
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Lu dans le cadre du challenge “Gravillons” de La Petite Liste de Sibylline
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