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Pour présenter et interpréter les relations entre le pays depuis longtemps le plus vaste et le pays traditionnellement le plus peuplé personne n'était mieux placé que Sylvie Bermann qui fut ambassadeur de France tant à Moscou qu'à Pékin.

 

Depuis le XVIIe siècle, les relations entre ces deux pays ont connu des revirements remarquables. Il a fallu attendre Catherine II pour que les Russes s'intéressent vraiment à la Chine devenue à la mode en Europe, et jugée comme un modèle par Voltaire et Diderot qui furent les correspondants de la tsarine. Si la Russie n'approuva pas les guerres de l'opium par lesquelles les Anglais provoquèrent le début du déclin et de l'humiliation de la Chine, en revanche elle participa au XIXe siècle au dépècement de l'Empire du Milieu, lui arrachant 1,5 million de km2 par des traités inégaux, acquérant ainsi le bassin de l'Amour — Heilongjiang des Chinois — et le port dont le nom est tout un programme : Vladivostok. L'aventure ferroviaire du Transsibérien et son complément reliant Irkoutsk à Pékin à travers la Mongolie accentua l'influence russe. À la veille de la Révolution chinoise qui renversa le vieil empire Qing, les Russes constituaient la moitié de la population étrangère en Chine. La Révolution russe de 1905 suivit la correction militaire que le Japon infligea à l'empire du dernier tsar Romanov. Les deux empires s'achevèrent presque en même temps : 1911 et 1917 ! Néanmoins l'influence des Bolcheviques fut déterminante après 1919, quand le Mouvement du 19 mai amorça la création du Parti communiste chinois (PCC), conseillé par les envoyés du Komintern, et que jusqu'aux années 30, Staline comptait plus sur Tchang-Kaï-chek et son armée moderne que sur Mao survivant de la Longue Marche et réfugié dans les grottes du Shanxi.

 

Avec la proclamation de la République populaire le 1er octobre 1949, la situation change. Entre les deux puissances communistes, une lune de miel s'est entamée en 1950, mais en une décennie on passa d'une entente presque parfaite au schisme. Celui-ci tient à la déstalinisation, que Mao déplorait, et donc à la personne de Khrouchtchev qui ne communiqua pas au PCC le texte de son fameux discours devant le XXe Congrès du PCUS, obligeant les dirigeants chinois à en prendre connaissance en consultant le New York Times. La rupture tient aussi à la condamnation par les dirigeants soviétiques du Grand Bond en Avant qui tourne le dos à leur politique économique, et à leur retrait des coopérants en 1960. La rupture s'approfondit encore avec la prétendue “Grande Révolution Culturelle Prolétarienne” quand Mao et les Gardes Rouges injuriaient le président de la République Liu Shaoqi le qualifiant de “Khrouchtchev chinois”, et assiégeaient l'ambassade d'URSS à Pékin. En 1969 des combats entre les deux pays éclatèrent dans la vallée de l'Oussouri. La bombe atomique chinoise expérimentée en 1964 constitua aussi une pomme de discorde. En revanche, il y eut une sorte de lune de miel avec les États-Unis à partir du voyage de Nixon en 1972. Après le décès de Mao, les relations entre Moscou et Pékin se dégradèrent encore. Deng Xiaoping trama une “quasi-coalition” mondiale contre l'URSS en 1979 avec l'appui des Américains, des Japonais et des Européens.

 

Alors comment se fait-il que l'on assiste au début du XXIe siècle à un rapprochement très net et sans doute durable de la Chine et de la Russie ? Sylvie Bermann qui a vécu ce tournant comme ambassadrice dresse des explications fort claires, et ainsi la deuxième moitié du livre est-elle plus vivante et plus attrayante. La disparition de l'URSS et du PCUS surprit et heurta les dirigeants de Pékin. Le massacre de Tien An-men en juin 1989 suivit la visite de Gorbatchev : contre Zhao Ziyang le “libéral” les successeurs de Mao avaient décidé de refuser toute réforme démocratique estimant que le régime soviétique s'était effondré à cause des réformes de la perestroïka. La reprise en main de la Russie par Vladimir Poutine restaura à la Cité interdite l'image du Kremlin. La ligne dure l'emporta dans la vie politique tandis que l'économie chinoise se convertissait au capitalisme, Deng Xiaoping incarnant cette voie renforcée par Xi Jinping depuis 2014.

 

Surtout c'est l'opposition aux États-Unis (et aux Occidentaux en général) qui parvint à sceller ce qui ne devint pas une alliance sino-russe mais une entente entre les deux puissances. Les deux gouvernements ont été particulièrement hostiles à l'intervention de l'OTAN en Serbie en 1999, à l'invasion américaine de l'Irak en 2003. En Afrique, en Asie du sud, en Amérique latine même, les deux capitales flattent désormais les mécontents de la domination ancienne des Occidentaux, ou de la politique agressive des administrations américaines de Bush à Trump. Une “recomposition du monde” s'opère, Pékin et Moscou devenant les chefs de file des BRICS et ralliant le “Sud global”, snobant l'“Occident collectif”, le G7, voire le Conseil de Sécurité de l'ONU. Mais ces changements ont inversé la hiérarchie entre Russie et Chine : l'élève a pris la place du maître. Poutine a dû, par exemple, accepter que les routes de la soie traversent son “étranger proche” (en Asie centrale) et que Pékin siège au conseil de l'Arctique, convoitant la route maritime du Nord plus courte d'un mois entre Shanghai et Rotterdam.

 

Voilà un livre de lecture aisée pour mieux comprendre le monde de 2025.

 

• Sylvie Bermann : L'Ours et le Dragon. Russie-Chine, Histoire d'une amitié sans limites ? - Tallandier, 2025, 286 pages.

 

Tag(s) : #ACTUALITE, #HISTOIRE 1900-2000, #CHINE, #RUSSIE, #GEOPOLITIQUE
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