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À l’heure où certains s’attendent à l’arrêt provisoire des combats en Ukraine, avant le quatrième anniversaire de l’invasion russe, le récit de l’ambassadeur Pierre Lévy en poste à Moscou de janvier 2020 à août 2024 offre un témoignage capital.

 

Le début de la mission de Pierre Lévy correspond avec celui de la pandémie de Covid-19 que la Russie vite passée à l’état d’urgence entendit prévenir par son vaccin Spoutnik dont l’exportation a été limitée. En se déployant, l’épidémie cachait relativement le conflit en gestation mais l’ambassadeur n’ignorait pas la montée des tensions. Depuis la conférence sur la sécurité de Munich le 10 février 2007 Vladimir Poutine se détournait des Occidentaux et fustigeait un monde unipolaire. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et la crise au Donbass ont abouti aux accords de Minsk que Moscou a signés sans intention de les appliquer. L’ambassadeur regrette qu’à la veille de « l’opération militaire spéciale » engagée le 22 février 2022 les Européens n’aient pas cru pas à l’éclatement de la guerre malgré les observations spatiales américaines. On connaît la suite : la résistance surprenante de l’Ukraine que beaucoup croyaient abattue en trois jours, l’Ukraine soudée autour de Volodymyr Zelensky, l’aide américaine et européenne, les membres de l’U.E. serrant les rangs et l’OTAN s’ouvrant à la Finlande et à la Suède. Ce que Poutine et ses stratèges n’avaient pas prévu !

 

L’ambassadeur montre comment la vie de ses services est perturbée, puis réduite, avec l’expulsion en mai-juin 2022 d’une partie de la représentation, avec l’étranglement de la coopération culturelle, fierté de notre soft power. Les personnes et institutions en contact avec les Français deviennent pour le Kremlin des « agents de l’étranger ». Memorial cesse ainsi d’exister en Russie. L’auteur évoque ensuite comment la vie change en Russie, car « l’entreprise guerrière est comme une lessiveuse idéologique ». Il indique dans quelles conditions les entreprises étrangères quittent le pays, du moins les plus connues tels Auchan et Total. Il analyse comment le gouvernement russe contrôle de plus en plus étroitement la population, en jouant au maximum de la fibre patriotique dans les médias et jusqu’à l’école où l’enseignement de l’histoire concourt à proposer une réalité alternative et dresser les esprits contre l’Europe. La propagande du régime ne recule devant aucune contre-vérité : « La réalité est en Russie une option parmi d’autres ». Par un effet miroir, ce dont la Russie est coupable est projeté sur l’Europe, sur l’Ukraine, ce frère ennemi. L’auteur reprend le jugement de l’historien Sergueï Medvedev : « Les Ukrainiens étaient trop proches et trop similaires pur que la Russie leur permette de partir, comme si de rien n’était.»

 

« Etat civilisation » selon Poutine et ses doctrinaires, la Russie prend ses distances des valeurs occidentales. C’est en un sens le triomphe de l’idéologie slavophile du XIXe siècle. C’est aussi une rupture avec le système mondial inspiré en 1945 par Roosevelt. En effet, poursuit le diplomate, Poutine et ses collaborateurs — de nombreuses personnalités sont citées — poursuivent « la désoccidentalisation du Monde ». Si l’ONU n’est pas rejeté — en raison notamment du droit de veto russe au Conseil de sécurité —- plusieurs des organisations qui en dépendent comme la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC sont rejetées à cause de la trop grande influence qu’y ont les Occidentaux. Aussi, par le biais des BRICS, notamment au sommet de Kazan on octobre 2024, la diplomatie russe brillamment orchestrée par Lavrov cherche à créer des organismes alternatifs, notamment pour “dédollariser” les échanges et les activités financières — avec pour le moment un résultat très mince pour le « Sud global » ; d’ailleurs le Kremlin d’aujourd’hui ne se soucie pas d’aide au développement.

 

Si l’auteur veut croire aux perspectives de négociation pour stopper le conflit russo-ukrainien, il n’en reste pas moins persuadé que « nous sommes encore loin de la sortie ». Un conflit gelé comme en Géorgie, toujours susceptible de se réactiver, lui paraît vraisemblable. Et donc la menace russe pesant sur l’Europe n’est pas près de disparaître, surtout si le soutien Washington devient et reste aléatoire.

 

En bref, une lecture recommandée en raison de la richesse de son témoignage et de la pertinence de ses points de vue. Le putsch de Prigojine n’a fait trembler que quelques heures les dirigeants russes.  

 

Pierre Lévy : Au cœur de la Russie en guerre. Récit de l’ambassadeur de France. – Tallandier, 2025, 362 pages.

 

Tag(s) : #UKRAINE, #MONDE ACTUEL, #EUROPE, #RUSSIE
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