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Sur l’étagère virtuelle des romans qui, d’un chapitre à l’autre, entrelacent deux aventures personnelles, ce roman de Nicole Krauss mérite l’attention à cause de sa part de mystère. Elle met en scène deux New-Yorkais séjournant en Israël : l’avocat Epstein et une romancière connue sous le seul prénom de Nicole, comme dans L’histoire de l’amour.
L’incipit nous apprend que Jules Epstein a disparu à Tel-Aviv après avoir séjourné trois mois dans un logement minable. Ce sont ses enfants qui ont signalé sa disparition. Les vingt-cinq ans passés dans un cabinet d’avocats lui ont permis d’amasser une jolie fortune. Il a épousé Lianne et le couple a eu trois enfants. Mais arrive un jour où, après lecture d’un essai offert par sa fille, il décide de se débarrasser de tout, de s’alléger : il divorce puis entreprend de disperser ses biens, à commencer par sa chevalière donnée à son concierge et sa montre donnée à son neveu… Il était né en Israël avant que ses parents émigrent en Amérique et c’est donc au pays natal qu’il revient pour achever son régime amaigrissant — sans doute le conçoit-il comme salvateur pour son âme. Il retrouve en Israël un rabbin, Klausner, qu’il connaissait depuis une conférence sur la Palestine à Manhattan. Le rabbin s’est entiché de l’histoire de David. Epstein participe — en personne et financièrement — au tournage du film sur ce héros biblique et, profitant d’une scène ratée, s’enfuit dans le désert où il a fait planter des milliers d’arbres en mémoire de ses parents. Epstein a lu dans le mot « forêt » un jeu de mots : for rest… pour le repos de leur âme et de la sienne. C’est donc en homme dépouillé de ses biens qu’il disparaît.
Romancière fort connue, Nicole, de son côté, est en panne d’inspiration. Un changement d’air lui paraît une bonne solution aussi s’envole-t-elle aussi pour Israël et va résider à l’hôtel Hilton de Tel-Aviv où sa famille l’a jadis emmenée. Son architecture brutaliste la conduit à se souvenir du suicide d’un client qui s’est jeté dans le vide depuis le balcon de sa chambre. En réalité, l’impression d’avoir déjà vécu telle ou telle scène hante son esprit. Au lieu de profiter de la plage, elle écoute un ami de son père lui suggérer de rencontrer un certain Eliezer Friedmann qu’il lui présente comme professeur de littérature et ancien agent du Mossad. Eliezer lui fait miroiter une légende concernant Kafka, selon laquelle au lieu d’être mort et enterré à Prague en 1924 il aurait fait son alya avec l’aide de Max Brod, se serait caché dans un kibboutz comme jardinier et serait mort en 1956. Plus encore, la fille de la maîtresse de Brod conserverait chez elle, rue Spinoza à Tel-Aviv une énorme quantité de textes de Kafka, dont des inédits, comme un pièce de théâtre qu’Eliezer voudrait monter. Passé à cette adresse, Eliezer en ressort chargé d’une valise et emmène Nicole au restaurant. Sur leur route, un barrage militaire les intercepte. Les soldats séparent les deux passagers de la vieille Mazda. Nicole se retrouve dans une cabane en plein désert, sans connexion téléphonique, et s’inquiète de ce que sa famille la croit disparue…
Le thème de la disparition, avec de nombreuses variantes que le lecteur aura le loisir de découvrir, réunit donc les deux personnages essentiels de ce roman. Si Nicole apprend qu’aucun Eliezer Friedmann n’a jamais enseigné à l’université de Tel-Aviv, en revanche la question des archives de Kafka est bel et bien réelle. Elles ont d’ailleurs provoqué une bataille judiciaire… kafkaïenne qui ne s’est terminée qu’en 2019, deux ans après la publication du roman de Nicole Krauss. [Voir l’article du Times of Israel.] Ce bouquin est aussi intéressant par ses remarques sur l’atmosphère régnant dans le pays, la sociabilité très directe de ses habitants, la division entre laïcs et religieux, les alertes aériennes, et le soleil qui fait oublier la possibilité de l’hiver. Mais c’est aussi un livre riche de considérations psychologiques et de réflexions bibliques, le tout dans une écriture exigeante.
• Nicole Krauss : Forêt obscure. – Traduit par Paule Guivarch. Éditions de l’Olivier. 2019, 280 pages.
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