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Nous lisons et écrivons de gauche à droite, nous construisons des frises où le temps s’écoule de gauche à droite. Nous lisons des biographies qui commencent à la naissance d’un personnage et se terminent à sa mort. Trop facile, juge Martin Amis ! L’écrivain anglais a eu l’idée d’un roman où la flèche du temps s’inverse. Non pas en disposant des scènes à rebours de la chronologie, comme des flash-back, mais en rédigeant, si l’on peut dire, à rebrousse-temps. Il en résulte que la lecture n’est pas aisée, que la compréhension est souvent douteuse voire erratique. Néanmoins, ce tour de force mérite qu’on s’y attarde, comme on aime trouver de l’intérêt aux contraintes que s’imposent les membres de l’Oulipo. Malheureusement, dois-je dire, ce projet singulier est entaché d’une autre intention, nauséabonde celle-ci, en jouant avec les crimes du nazisme.
Écrivain dont les œuvres ont souvent fait l’objet de controverses, Martin Amis semble avoir été fasciné par les SS et leurs camps d’extermination à en juger par La zone d’intérêt, dernier grand succès de l’auteur publié en 2014. Ce roman choral met en scène des nazis dans le camp de Kat-Zet, avatar d’Auschwitz-Birkenau. Or on rencontrait déjà ces personnages et cet endroit spécial dans La Flèche du temps qu’il avait publié en 1991 et dont Gallimard n’avait pas souhaité publier la traduction.
L’incipit nous met en face de la mort de Tom Friendly, un médecin immigré qui exerce aux États-Unis. Et immédiatement tout fonctionne effectivement à l’envers. Il revient vers la vie. On le retrouve exerçant son métier. Mais curieusement il perd ce nom à New York, lors de sa naturalisation américaine. Plus tard — je veux dire plus tôt — le voici revenu à Lisbonne, sous le nom d’Hamilton de Souza, puis à Rome, puis remontant le Brenner et se retrouvant Odilo von Unverboden à Auschwitz, œuvrant en compagnie d’autres médecins nazis à (ne pas) torturer les jumeaux et à (ne pas) trier les Juifs déportés, puis occupé à (ne pas) euthanasier les handicapés mentaux au château de Hartheim. C’est enfin un jeune étudiant en médecine à l’esprit philosémite et un compatriote d’Eichmann puisque né à Solingen…
Si le cours du temps est renversé, la narration aussi est originale. Quel que soit le pronom, nous ou je, le narrateur est généralement à l’intérieur de son personnage de médecin à travers ses identités successives. Il est ainsi en même temps témoin et participant, même si l’auteur semble ne plus s’en souvenir durant de longs passages. Ce curieux dédoublement ne rend pas le livre plus lisible et plus cohérent. De plus, si ce médecin en blouse blanche et bottes noires qui a travaillé à Auschwitz a eu un mérite en “sauvant” des vies pourquoi est-il un homme en fuite jusqu’en Amérique, aidé par l’Eglise catholique pour quitter l’Europe, et un exilé obligé de changer d’identité ?
L’auteur tente d’amuser la galerie en multipliant les conquêtes féminines de son anti-héros, et en nous gratifiant de quelques mots à l’envers plus qu’en verlan, tel « epolas » — ainsi Irène et les autres sont-elles saluées par Tom-John-Hamilton-Odilo qui les gifle avant de coucher. On rit quelque temps du personnage qui frappe à la porte après être sorti du bureau, des autos qui avancent en marche arrière, des marchandises ramenées en boutique contre quelque argent, ou des Russes qui foncent vers l’Est en 1945 ! Mais si l’on considère l’ensemble du texte, le pari de la Flèche du temps est impossible à tenir, même pour un auteur aussi imaginatif, et sans surprise : la dernière partie se réduit à une pirouette de cinq pages.
• Martin Amis : La Flèche du temps. - Traduit de l’anglais par Géraldine Koff-d’Amico. Calmann-Lévy, 2024, 173 pages. [Time’s Arrow, Jonathan Cape, Londres, 1991]. Une première édition française a paru en 1993.
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