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Dans une maison de campagne longtemps restée fermée, l’auteur cherche des souvenirs de famille comme la légion d’honneur d’un arrière-grand-père mort du côté de Verdun en 1916, et trouve de vieilles photos bien mystérieuses où un visage est découpé ou rayé. Dans un salon, trône un piano à queue, imposant comme une baleine échouée. À l’étage, l’une des chambres ouvre sur le cerisier dont les branches balaient les volets. C’est une maison de famille, construite au XIXe siècle par des paysans enrichis, qui sert de fil conducteur à ce roman en forme de saga familiale triste. L’histoire est principalement centrée sur l’arrière-grand-mère de l’auteur, Marie-Ernestine qui a vécu de 1885 à 1949. Elle et d’autres figures familiales font de ce livre une réussite majeure.
Laurent Mauvignier se défend d’avoir fait œuvre d’historien. Il n’a pas fouillé dans les archives publiques, si ce n’est pour trouver trace, aux archives de Vincennes, du soldat Jules Chichery puisqu’ il n’a pas trouvé la légion d’honneur dans la commode de la grande maison. Sur la base de dates incontestables, — naissances, mariages, et décès —, à partir de la « patate chaude » des histoires familiales transmises de génération en génération, recueillies auprès de son père ou d’une tante ou d’un oncle rapporté, il déploie son œuvre de romancier pour combler les vides, reprendre ou contester les ragots, et donner une incroyable épaisseur psychologique à eux tous. « C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun une existence. » (p. 616).
À la lecture on se familiarise progressivement avec cette lignée de figures marquantes, toutes étudiées avec soin, avec empathie, par leur descendant, quels que soient leurs mérites, leurs faiblesses, leurs tragédies personnelles. D’abord vient Firmin Proust, grand propriétaire terrien de ce qui avait été avant la Révolution un fief noble. Firmin est ambitieux, il crée une scierie et une menuiserie, il surveille de près ses fermiers, il loue des maisons aux ouvriers agricoles et au personnel des ateliers. Il incarne la première fortune du canton. À côté de ce mari sûr de lui et dominateur, violent même, Jeanne-Marie semble une femme effacée — son nom n’apparaît qu’à la page 475 —, plusieurs fois qualifiée de « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » avant de se transformer en véritable « Patronne » une fois veuve en 1906, tenant une belle place dans le récit jusqu’aux années 1930. De leurs trois enfants, seule Marie-Ernestine, la « Boule d’Or » de son père, reste au village devenant la principale figure du livre. C’est à elle que tous les biens reviennent à la mort de Firmin, puisque les aînés, l’un devenu prêtre et l’autre parti pour le Paris des grands magasins, sont en quelque sorte déshérités ! Et on n’entend plus parler d’eux. La figure de Marie-Ernestine écrase alors le roman.
Unique fille de la campagne élevée chez les bonnes sœurs, elle y méprise les rejetons de la bourgeoisie et de la noblesse locales. Son éducation parfaite cadrée par les religieuses s’accompagne de l’apprentissage du piano avec un certain Florentin Cabanel qui a failli devenir son amant et lui a fait découvrir les romans de Zola. C’est la première histoire d’amour ratée du livre… Firmin n’entend pas voir sa fille partir au Conservatoire et devenir une pianiste professionnelle : en compensation il lui offre pour ses dix-huit ans un piano très coûteux en même temps qu’il annonce son mariage devant une grande partie des villageois. L’heureux élu du père est un employé de la menuiserie. Les mauvaises langues du village parlent de « mariage de la carpe et du lapin (p. 242). Jules est un homme carré mais un rustre sans instruction. Marie-Ernestine le déteste et tente de se suicider avant ce mariage imposé.
Marguerite naît peu avant la guerre de 14. Chérie par son père, presque rejetée par sa mère, élevée surtout par sa grand-mère, Marguerite n’est pas jugée assez douée pour recevoir la même éducation que sa mère. Elle n’aura pas le certificat d’études primaires, restant largement ignorante de la vie du monde. Sa mère refuse qu’elle soit à ses côtés quand elle joue du piano. Après la guerre, quand le monument aux morts est élevé avec Jules comme modèle du héros statufié, — c’est dire l’influence de la famille dans la commune ! — Marguerite lui porte une admiration sans borne. Pour l’éloigner, sa mère la place comme apprentie dans la boutique de mode de La Bassée, la ville au nom imaginaire proche du village. Mais la vendeuse dont elle partage le logement la déniaise et la pervertit, lui faisant découvrir à la fois l’amour physique, le libertinage et la prostitution. Le scandale n’a pu être étouffé par Lucien, le notaire avec qui Marie-Ernestine s’est remariée, et il y en aura d’autres… Marguerite devient le mouton noir de la famille pendant la guerre alors qu’André, son mari, est prisonnier : elle soutient Pétain quand les autres penchent pour de Gaulle. Le pire est atteint quand son amant allemand la reconduit un soir à la grande maison et oblige sa mère à se mettre au piano pour jouer du Schubert. La « collaboration horizontale » vaut à Marguerite d’être tondue à la Libération, peut-être sous les yeux de son fils Paul qui n’a alors que sept ans. Elle finit ses jours seule dans la grande maison, seulement rejointe le week-end par ses deux enfants, et meurt sordidement dans l’alcoolisme. Son mari finira lui à l’asile psychiatrique.
Ainsi selon l’auteur, il y a comme un déterminisme fatal, comme « un mécanisme meurtrier » (p. 252), qui alimente l’histoire familiale depuis la tentative de suicide de Marie-Ernestine jusqu’au suicide de son propre père. Ce roman a été couronné du prix Goncourt après avoir reçu le prix Landerneau et le prix du Monde. Cela en fait probablement le plus grand succès littéraire de l’année, le bouquin incontournable publié dans une période où se multiplient les œuvres d’inspiration familiale, symbole d’une époque en quête de repères. Surtout, ne pas oublier le plaisir de lecture que ce roman génère !
• Laurent Mauvignier : La maison vide. – Les Éditions de Minuit, 2025, 743 pages.
Avis d'Aleslire.
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