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A l’été 1907, Hans Castorp, jeune ingénieur de Hambourg promis à un bel avenir dans un chantier naval, se voit conseiller trois semaines de repos dans un sanatorium suisse, le Berghof à Davos, où il retrouverait son cousin Joachim Ziemssen, militaire dans l’âme. Un médecin allemand avait découvert un demi-siècle plus tôt que le microclimat de Davos était propice au traitement des maladies pulmonaires, et en premier lieu de la tuberculose. Aujourd’hui la station d’altitude est davantage connue pour son forum économique mondial.
Ce ne sera pas le roman d’un été ! Si dans les premiers mois Hans ne pense qu’à partir pour retrouver sa famille, sa ville et son métier, une transformation s’opère en lui progressivement, à la fois au plan physique avec un diagnostic médical à l’appui, et au plan moral avec la fascination qui s’installe pour cette vie de malade de luxe dans la montagne suisse. Bientôt on ne compte plus en jours mais en mois. L’emploi du temps du sanatorium, avec ses phases de repos obligatoire, lui organise un séjour où il n’a pas à se poser de questions, et lui permet de rencontrer une galerie de gens intéressants issus de l’aristocratie ou de la bourgeoisie marchande ou cultivée. Et puis arrive de Russie une certaine Clavdia qui lui inspire une passion ardente qu’il ne lui révélera qu’à la veille de son départ. Mais ce n’est pas un départ définitif, et comme à son habitude elle reviendra, alors il l’attendra ! Finalement Hans restera au sanatorium jusqu’à la déclaration de guerre de l’été 1914. Il rejoindra le front occidental et l’auteur laisse libre de penser qu’il y trouvera la mort ou qu’il en réchappera.
De prime abord, l’intérêt du roman est de décrire la vie de ces malades privilégiés dans ce coûteux sanatorium. Il y a un étonnant contraste entre la vie quotidienne des pensionnaires et les soins médicaux. La prise de température est un rituel qui s’impose à Hans Castorp comme aux vrais malades, ainsi que les séances de repos qui encadrent des repas parfois pantagruéliques et bien trop arrosés. On s’étonne aussi de voir ces pensionnaires rivaliser de consommation de tabac. Hans et le docteur Behrens, directeur de l’établissement, s’échangent d’ailleurs leurs cigares préférés ! Clavdia Chauchat a toujours des cigarettes russes à portée de main. À cette époque, pas de traitement par antibiotiques — ce qui sonnera la fin de ce genre de sanatorium après 1950 — mais des piqûres non précisées, et des opérations effrayantes, résection des côtes et pneumothorax, pratiquées par le docteur Behrens qui classe les malades selon la table de Gaffky. Sans compter un début de psychanalyse par l’inquiétant docteur Krokovski. Aux plus malades Hans fait preuve d’empathie et va jusqu’à leur apporter des fleurs à la veille de leur trépas, donnant à tout un chapitre une allure de danse macabre. « Sapristi, ingénieur, vous donnez dans la bienfaisance » ironise son mentor Settembrini.
Naturellement, une pareille institution, dans un cadre aussi spécial, ouvre sur une impressionnante galerie de portraits davantage masculins que féminins. S’il y a beaucoup de femmes au Berghof, telle madame Salomon d’Amsterdam qui « portait de la lingerie fine pour minauder avec le médecin pendant l’auscultation », ou madame Stöhr célèbre pour « ses constants impairs en matière de culture » et ses vingt-huit sauces pour apprêter les poissons, ou la jeune Maroussia « à la poitrine harmonieuse, du moins à l’extérieur » et qui flirte avec Joachim, ou encore la jeune Danoise transformée en médium des séances de spiritisme, c’est madame Chauchat qui tient la vedette. Son nom russe n’est pas précisé, officiellement elle est l’épouse d’un administrateur ou haut-fonctionnaire en poste au Daghestan, et certains voient en elle une femme légère ; en tous cas, dans la dernière partie, elle revient de vacances espagnoles au bras de Peeperkorn, un riche hollandais retiré des affaires et au charisme envahissant. Elle n’est pas décrite comme une beauté parfaite mais comme une femme attirante. Ses yeux rappellent à Hans ceux d’un camarade de classe. Le portrait qu’en a peint le docteur Behrens confirme l’attrait de cette personne. Hans Castorp en est fortement impressionné quand Behrens l’invite à visiter son appartement sous prétexte de déguster un café turc et de fumer des cigares.
Bien plus nombreux sont les personnages masculins décrits avec précision par l’auteur, à commencer par le grand-père d’Hans Castorp. Le portrait du patriarche inspiré par la peinture flamande classique montre un homme important dans sa cité, et qui a pris sous son aile Hans devenu tôt orphelin — déjà la tuberculose ! Tandis que les plus malades restent alités, Joachim qui rêve de carrière militaire et reste « hostile à toutes les distractions de l’endroit » et son cousin Hans Castorp côtoient une foule de pensionnaires plus ou moins souffrants et tous suivis par le docteur Behrens, figure de génie tout-puissant, aux mains impressionnantes, qui rejoint son monde au repas en présidant tour à tour l’une des sept tables de la salle à manger. Les oracles de Behrens annoncent mort ou survie et nourrissent les conversations. Deux patients remarquables s’expriment plus que les autres, ce sont Settembrini et Naphta. Fils d’intellectuel italien, petit-fils d’acteur du Risorgimento, Lodovico Settembrini s’érige en maître à penser pour Hans Castorp. Il est un disciple des Lumières, un libéral, un franc-maçon qui rêve de gouvernement mondial. Au contraire, Leib Naphta, juif de Galicie converti par les Jésuites, représente le versant obscurantiste, nationaliste et réactionnaire de la pensée européenne quoique qu’il y mélange un zeste de communisme et d’anarchisme. Pour Settembrini, « toutes les affirmations de Naphta n’étaient que leurres, boniments et embrouillamini universel ». Ayant Hans pour témoin, leurs discussions épiques sont susceptibles de tourner à l’aigre, jusqu’au jour où ils se battent en duel au pistolet. L'un préféra tirer en l'air et l'autre se suicider...
Leurs discussions font que la Montagne Magique est une sorte d’encyclopédie des idées de ce début de XX° siècle. Certains y verront le cœur battant du roman, d’autres ses points faibles et même des passages à sauter pour éviter que le livre ne leur tombe des mains. S’y ajoutent les passe-temps des pensionnaires, ou du moins des plus actifs d’entre eux. Ceci inclut des emplettes dans les boutiques de Davos, ou des excursions dans les parages pour apprécier une nature sauvage, ou admirer les touristes attirés par les sports d’hiver, comme le patinage et le bobsleigh, tandis que Hans pratique le ski en solitaire pour savourer le silence. Dans l’ensemble il s’agit principalement d’activités à l’intérieur du Berghof, lampe à bronzer, jeux de société, musique classique, et — pour un groupe d’élus — les conférences du docteur Krokovski croisant médecine et psychologie, et les séances de spiritisme où l’on cherche à faire parler les morts tel le cousin Joachim qui pourtant, de son vivant, estimait que « le mieux était de n’avoir aucune opinion ».
Cet énorme roman fait date. Publié il y a cent ans, il est devenu un classique de la littérature européenne. En postface la traductrice le situe dans l’histoire littéraire allemande et évoque sa réception et ses interprétations. Si André Gide voyait « un fourre-tout » dans ces pages encyclopédiques, ces discussions et digressions qu’un mauvais esprit comparerait à des fiches savantes éprouvent le lecteur, ainsi la vingtaine de pages récapitulant les œuvres musicales que la société du Berghof, et Hans en particulier, savourent en soirée après l’acquisition d’un phonographe dernier cri. Plus excitant reste le jeu consistant à rechercher les allusions littéraires, celles du Faust de Goethe étant les plus apparentes, d’ailleurs un chapitre est intitulé La Nuit de Walpurgis ! On ne sort pas indemne d’un tel roman...
• Thomas Mann : La Montagne Magique. – Nouvelle traduction de Claire de Oliveira, Fayard, 2016, 782 pages. [Der Zauberberg, Fischer Verlag, Frankfurt-am-Main, 1924].
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