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Si l’un des précédents ouvrages d’Olivier Guez amenait ses lecteurs à s’intéresser à un personnage sulfureux, Josef Mengele, l’héroïne de celui-ci est heureusement un peu plus sympathique. Comme lui enfant d’industriel, comme lui voulant servir son pays. Mais la comparaison s’arrête là. Superbe roman inspiré par la biographie de Gertrude Bell (1868-1926), Mesopotamia croise trois centres d’intérêt. Le livre ne fait par seulement le portrait d’une belle personne, il s’agit en même temps de l’histoire de la Première guerre mondiale vue du Moyen-Orient, et au-delà des ambitions impériales de l’Angleterre sur les ruines de l’empire Ottoman. Ainsi seront gâtés à la fois les amateurs d’histoire et de romanesque.


 

Orpheline bien trop jeune, miss Bell n’a pas voulu vivre la voie classique du mariage et des enfants et si, à l’opposé, elle a détesté les suffragettes, c’est néanmoins pour réaliser ce que les femmes de son temps et de son milieu privilégié ne faisaient pas. Le parcours qu’elle a voulu c’est suivre des études universitaires à Oxford, escalader des montagnes suisses, apprendre le persan et l’arabe, pratiquer l’archéologie dans un cité hittite, faire deux tours du monde avec son frère Maurice, devenir un agent britannique comme T.E. Lawrence, participer à la naissance de l’Irak et fonder le Musée archéologique de Bagdad. Un oncle ambassadeur à Téhéran a beaucoup compté dans cette orientation. Si elle reste célibataire c’est qu’un premier prétendant, Henry, se noie dans un fleuve persan, et qu’un second, Dick, est l’une des premières victimes de l’expédition des Dardanelles où il débarque à la tête de son régiment.


 

Gertrude Bell s’est grandement impliquée dans les fouilles archéologiques en Mésopotamie à partir de 1909 : le désert et les anciennes civilisations l’obsèdent et la ravissent. Arrive la guerre et on la retrouve au Bureau des affaires arabes au Caire en 1915. Quand les troupes britanniques conquièrent Bagdad en 1917, ses connaissances amènent les autorités d’occupation dont Percy Cox à recourir à elle qui est devenue une véritable encyclopédie des us et coutumes du pays, et dispose de nombreuses relations sur place. Son carnet d’adresses et sa connaissance des élites sunnites sont appréciés, et avec T.E. Lawrence elle pousse à ce que Fayçal soit désigné comme roi d’Irak bien qu’il soit originaire de la péninsule arabique. Au sein des bureaux britanniques de Bagdad, elle œuvre à la délimitation des frontières, au dessin du drapeau, à l’installation de Fayçal. Quand Percy Co est remplacé par un administrateur colonial plus “gestionnaire” que politique et que Fayçal commence à se sentir populaire à Badgad, son heure est passée. Son ami Cornwallis ne le lui cache pas. Elle se trouve réduite à s’occuper du musée, et la maladie l’emporte peu après.


 

En même temps le lecteur prend conscience de l’étendue du filet impérialiste que Londres a lancé sur le monde proche-oriental, élément décisif de ce qu’on a appelé le Grand Jeu. Cette Mésopotamie est prisée par Londres comme un maillon d’une chaîne qui relie l’Angleterre aux Indes. Curieusement, les bureaux anglais de Londres, du Caire et de Delhi se disputent pour faire prévaloir leurs points de vue. En 1916 le débarquement à Bassora résulte d’une expédition dirigée par des officiers anglo-indiens et organisée depuis Bombay. La présence anglaise s’appuie bien sûr sur le canal de Suez, sur une Égypte dominée comme un protectorat, sur l’aviation déployée par Churchill en 1921 et sur l’exploitation du pétrole à la fois près de Bassora et de Mossoul, que les pipe-lines livreront bientôt à Tripoli (dans un Liban sous mandat français) et à Haïfa (dans une Palestine également mandataire dont la partie orientale est confiée à Abdallah, le frère de Fayçal). La vie du Moyen-Orient actuel est encore conditionnée par des décisions anglaises d’il y a cent ans.


 

Roman plus qu’essai historique, Mesopotamia est astucieusement bâti sur deux fils chronologiques qui se retrouvent à la fin. L’un démarre en 1916 quand Gertrude Bell voit arriver à Bassora les troupes venues des Indes, l’autre en 1892 quand elle découvre la Perse où son oncle est diplomate. Ainsi échappe-t-on à l’ennuyeux train-train chronologique, et le récit rétrospectif permet de donner de la profondeur au personnage principal dont on découvre la force de caractère et aussi les faiblesses.

 

Olivier Guez : Mesopotamia. - Grasset, 2024, 409 pages.

 

Il est tentant de relier ce roman à d’autres ouvrages qui parcourent les mêmes lieux, croisent les mêmes dates, et jusqu'aux mêmes thèmes :
Mathias Enard, Boussole (lien).
Olivier Hanne : Les seuils du Moyen-Orient (lien).
Shlomo Sans : Comment la terre d’Israël fut inventée (lien).
 
Tag(s) : #PREMIERE GUERRE MONDIALE, #LITTERATURE FRANÇAISE, #ANGLETERRE, #MOYEN-ORIENT
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