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À peine moins célèbre que Pouchkine dans le monde du romantisme russe, Alexandre Griboïedov est resté comme l'auteur d’une comédie : Le Malheur d’avoir de l’esprit, l’une des rares pièces connues du théâtre russe d’avant Tchékhov. Dans ce magnifique roman historique paru il y a juste cent ans, le romancier Iouri Tynianov (1894-1943) donne une autre raison de se souvenir du personnage : cette aventure qui le conduisit à une mort dramatique à Téhéran, il y a deux siècles.

 

On peut rappeler le contexte géopolitique où s’affrontent les puissances dans ce qui deviendra “le grand jeu”. D’un côté l’expansion russe, colonialiste, impérialiste — ça n’a pas changé — qui mène les tsars à contrôler la région du Caucase où la Russie affronte tour à tour l’empire Ottoman (en espérant s'emparer de Constantinople alias Tsargrad) et ici l’empire Perse. La Géorgie s’était tournée vers Saint-Pétersbourg et la Perse avait répliqué en 1795 en attaquant et détruisant Tiflis (auj. Tbilissi), déportant comme esclaves une grande partie de sa population. Sous Nicolas Ier, l’empire russe prend sa revanche. L’armée d'Ivan Paskévitch bouscule les Perses. Un traité est signé en 1828. Au service du général, qui a fait sa vie à Tiflis, et qu’un lien de parenté rapproche d’Alexandre Griboïedov, ce dernier, célibataire de trente-deux ans, est chargé de rapporter aux autorités impériales le texte de l’accord avantageux qu’ils ont négocié. Les prisonniers des régions sous contrôle russe pourront rentrer chez eux. Un énorme tribut sera payé par le Shah.

 

Griboïedov revient donc à Saint-Pétersbourg en mars 1828 pour rendre compte de la réussite de sa mission. Fêtes et réceptions s’enchaînent. Voilà les ministres, les hauts-fonctionnaires, les généraux, et bien sûr une audience dans la salle du trône. Voilà aussi les amis de Griboïedov, comme ce Thaddée Boulgarine qui est autant poète que policier et dont l’épouse flirte avec lui, et cette danseuse dont notre homme est amoureux. Mais le devoir l’appelle : repartir au Caucase, et au-delà car il est nommé ambassadeur de Russie à Téhéran. Accompagné de son domestique (et frère de lait) Sachka, d'officiers qui furent décembristes, Griboïedov n’est pas si pressé d’aller à Téhéran exiger les derniers versements du tribut. À Tiflis il épouse une princesse de seize ans. Ils prennent le chemin de Tabriz. De là, laissant sa jeune femme aux bons soins d’un médecin et diplomate anglais et de son épouse, Griboïedov conduit son ambassade jusqu’à la capitale du Shah dont l’un des fils lui aménage une résidence. Le drapeau russe flotte sur le toit. Mais il manque un piano pour sortir le diplomate de la tristesse.

 

Reste le travail. Alexandre Griboïedov s’active alors à faire avancer les dossiers des prisonniers et transfuges qui pourraient rentrer dans l’Empire, et qui sont souvent Géorgiens et Arméniens. Cela concerne par exemple des jeunes femmes jadis raflées par l’armée du Shah, ou ce séminariste devenu important eunuque à la Cour qui veut revoir ses parents de l’autre côté de la frontière et qui détient tous les secrets du harem. Ces problèmes — et bien d’autres ! — créent le trouble dans les milieux populaires enflammés par les mollahs qui prêchent le djihad. La représentation de Russie est prise d’assaut en janvier 1829. Griboïedov, son domestique, et de nombreux cosaques sont tués et mutilés par la foule en colère contre les “kafir”. Par la suite, Saint-Pétersbourg exigerait des excuses ; un prince persan porteur d’un énorme diamant dirigerait une délégation officielle jusqu’au bord de la Baltique ; on lui ferait honneur ; on l’inviterait à une représentation du ballet La Prisonnière du Caucase inspiré par Pouchkine…

 

Dans ces années où Tynianov écrivait ce roman, en 1920 par exemple, le Congrès de Bakou avait appelé les colonies à se révolter contre les métropoles européennes, mais cinq ans plus tard l’URSS naissante s’affairait à soumettre à nouveau Caucase et Transcaucasie ainsi que cette Asie centrale qu’on appelait alors le Turkestan…, tous ces territoires dont Staline redessinait les frontières.

 

Si l’on s’intéresse peu à la guerre, à la géopolitique, à l’intrigue tsariste, on aura au moins le plaisir de saisir ici une vision orientaliste riche des images interdites de harems, de dignitaires persans empanachés, aux tuniques cousues de perles, et aux fourberies d’un archaïque empire kadjar.

 

Iouri Tynianov : La mort du Vazir-Moukhtar. (Moscou, 1925). – Traduit du russe par Lily Denis, Gallimard, 1969. - Édition de poche Folio n°1073, 1978, 692 pages, reprise en 2017 avec 720 pages.

 

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Tag(s) : #LITTERATURE RUSSE
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