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Dernière publication à ce jour de l’autrice russe, ce petit volume regroupe deux séries de nouvelles souvent pittoresques : Le Livre des Anges est suivi de Six fois Sept.
Dans le premier groupement, qui n’est pas un traité d’angéologie — qu’on se rassure Ludmila Oulitskaïa n’est pas devenue bigote — ces anges sont bien au contact des gens ordinaires et de leurs soucis, tels qu’ils abondent dans ses écrits. Il faut absolument signaler deux de ces nouvelles. Avec Le chat Giga et les anges, il nous est donné d’apprendre que le chat, grâce à son odorat très fin, repère la présence d’Abdil et Itour, les deux anges qui doivent accompagner Maria Ossipovna vers l’Au-delà. Les anges s’étaient transformés en pigeons pour s’approcher d’elle sur le gazon près de son immeuble. Le chat Giga, dont l’esprit chasseur n’était pas endormi par les petits plats de sa maîtresse, saute sur l’un des deux pigeons, l’égorge, et fonce pour s’en régaler dans les buissons… Mais rassurez-vous, l’histoire finit bien.
D’autre part, L’ange de Néfédov. Stépane Néfédov est un éleveur de bovins très réputé dans sa région. Ses vaches sont d’excellentes laitières : on leur fait écouter Chaliapine et Alla Pougatcheva. Son étable est même l’objet de visites officielles. « Ton étable c’est un vrai musée de l’Ermitage » glousse son chef. Et justement on annonce la venue depuis la capitale d'une importante personnalité : Raïssa Stanislovna en grosse Mercedes et escarpins à talons aiguilles. Mais l’ange s’était cassé une cheville et la situation va déraper…
Six fois sept pourrait faire penser aux défis et contraintes de l’écriture oulipienne, mais leur autrice étant russe, il y aurait plutôt une comparaison à rechercher du côté des nouvelles de Gogol, de Boulgakov ou de Marina Tsvetaïeva. Fins de vie, naissances, maladies, histoires de jumeaux et de familles, et même fins du monde — tels sont les six thèmes de ces textes brefs.
Voici un court extrait pour donner le ton : « Un peu avant le Nouvel An, Philippe, qui tenait à peine sur ses jambes, est sorti acheter de la vodka et il est tombé dans la cour. Des voisins l’ont ramené chez lui. La veille, il avait apporté à Tamara, qui lui prêtait tous les mois trois roubles à fonds perdu, un petit sapin pour la remercier. Le père de Génia n’approuvait pas la prodigalité de sa femme, il avait râlé : « Alors tu lui verses une pension à ce fainéant ? » Des années passent et la tuberculose emporte cet ivrogne de Philippe qui brutalisait sa femme Klava. Mais à chaque fête de Pâques, c’est Klava qui vient offrir le koulitch à Génia et sa vieille mère Tamara. « Elle n’avait pas oublié les trois roubles ».
Quant aux sept scénarios de fin du monde, aucune considération géopolitique à l’intérieur qui puisse inspirer Hollywood : uniquement des déchaînements de la nature. Toutes se terminent ainsi : « C’était la fin de l’humanité, mais personne n’en sut rien. Tout le monde était mort ».
De l’empathie pour ses personnages, de l’ironie, un ton parfois caustique : Ludmila Oulitskaïa a su rester dans un filon de littérature populaire dans le meilleur sens du terme. Exilée à Berlin, elle conclut ce livre en novembre 2022 : « Je n’ai plus qu’un seul espoir maintenant, et un seul rêve ; vivre jusqu’à la fin de cette folie guerrière et rentrer à Moscou, rue de l’Aéroport, dans le monde familier et cher où je me sens “à ma place”». Mais le régime de Poutine, renouvelant la double référence tsariste et stalinienne ne semble exister que pour la guerre de (re)conquête — et l’attente est longue...
• Ludmila Oulitskaïa : Le Livre des anges. - Traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, 2025, 126 pages.
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