/image%2F0538441%2F20250811%2Fob_0aab4c_sans-titre.jpg)
Né au Congo à la fin de l’ère coloniale, In Coli Jean Bofane est pour notre plaisir un auteur qui ne manque pas d’imagination. Il a choisi de brasser plusieurs thèmes dans cet étourdissant cinquième roman qui vient de paraître.
Quelle est cette nation cannibale qui dévore ses enfants ? C’est Haïti. Sa situation de crise économique, politique et sociale ressort clairement de nombreux passages du roman. Les coupures du réseau d’eau, les enlèvements, la corruption des fonctionnaires, le trafic d’organes, le tourisme sexuel, etc, figurent parmi les calamités d’un pays à quoi vient s’ajouter une mystérieuse nuée noire qui cache le soleil trois jours durant et noie le pays. C’est aussi l’Haïti des traditions du vodou, de Papa Legba, de Baron Samedi et des zombies. C’est dans ce pays que le romancier (fictif) Faust Losikiya est venu de Paris, soi disant pour terminer son prochain roman, et assister à la Biennale d’Art et de Littérature. Il s’agit en même temps de mettre l’océan entre lui et les rumeurs d’abus sexuels qui circulent en France, comme le confirme son éditrice. Mais #Metoo ne connaît pas les frontières et à Port-au-Prince ses collègues écrivains ont l’air tous au courant. Si Yanick Lahens préfère lui tourner le dos, les auteurs masculins, principalement Dany Laferrière et Alain Mabanckou, n’hésitent pas à lui dire qu’il a franchi une ligne rouge.
Pour ce roman d’aventures aux titres de chapitres joliment inspirés par une gastronomie très spéciale, comme « Bouchées froides accompagnées de leur coulis d’angoisse », l’auteur imagine une étroite relation entre l’Afrique et Haïti. On ne fait pas mystère de l’odieux trafic principalement venu du Congo.Une sorte de connexion existe donc entre Kinshasa, ville natale de Faust Losikiya, et Port-au-Prince. Les malheurs d’Haïti font ainsi écho à ceux du Congo (RDC). Ces deux pays sont en plein marasme. A Haïti les gangs sévissent dans la capitale et le président est assassiné par un commando venu de l’étranger. Au Congo la guerre fait rage dans l’Est, autour des mines de terres rares et la crise oblige le président Jonas Monkaya à se réfugier chez Molili le sorcier plus que centenaire et coupeur de pluie qui avait permis au mariage de son fils de se dérouler dans le faste et à pied sec.
Petit neveu de Molili, Freddy Tsimba, le sculpteur à la chevelure rasta, a rencontré la Mort en cherchant à récupérer des douilles dans une zone de combats du côté de Kisangani pour réaliser une de ses œuvres. Elle l’avait épargné. Il était tombé sur une patrouille rebelle qui l’avait fait prisonnier et astreint à un curieux travail forcé pour payer sa liberté : fabriquer cent casseroles avec le cuivre des douilles ! La Mort, jeune et toujours très élégante, « la mèche fluo sur l’œil », le retrouve à Haïti, magiquement sortie d’un des bagages de l’artiste qui n’a toujours pas terminé la statue de son ancêtre montant un cheval dont le corps issu de tôles de récupération serait recouvert de capsules de bières belges. Durant son séjour haïtien, Faust Losikiya pour sa part n’a pas écrit une ligne du roman qu’attend toujours Marie Desanges son éditrice parisienne : il a des excuses. Sa rencontre avec le journaliste Milcé qui enquête sur la corruption à Haïti lui a valu d’être attaqué dans la rue, puis d’être mitraillé en descendant du 4x4 du journaliste dont le chauffeur a été tué. Et puis cet ogre sexuel qu’est Faust Losukiya a rencontré la belle Ernulie, une vraie mangeuse d’hommes, qui l’a accaparé durant l’épisode de la Nuit noire.
Ah ! Cette Nuit noire, elle n’aurait pas été l’œuvre des sorciers de la tradition, mais d’une nouvelle espèce : une manipulation de « l’IA chargée d’influer sur la pluviométrie d’Haïti » par le directeur américain du Laboratoire, celui-là même qui a été transformé en zombie — tous les détails dans le roman. Ah ! Cette Nuit noire, source d’inquiétude pour les uns mais inspiratrice des poètes, elle permet aux écrivains locaux de se retrouver chez Lyonel Trouillot pour participer à une joute poétique. C’est le biais trouvé par l’auteur pour saluer ses amis poètes haïtiens, nombreuses citations à l’appui. On connaît mieux ainsi « le peuple d’Ayiti » et son parler créole.
• In Coli Jean BOFANE : Nation cannibale. - Denoël, 2025, 348 pages.
P.S. - Le Dîner d'anniversaire à Adélaïde, œuvre du peintre danois Laurits Regner Tuxen (1906), se trouve reproduit en bandeau de couverture pour une raison totalement incompréhensible ! Ça ne correspond ni à la conférence de Berlin par laquelle le Congo fut attribué au roi des Belges, scandale mentionné dans le livre, ni à un banquet d'écrivains et artistes par quoi la Biennale du roman aurait pu se clôturer !
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)