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Si l’on voulait résumer avec outrance ce roman d’une simple phrase, on dirait qu’il s’agit de savoir comment Iochka est devenu ce vieil homme mutique perdu au fond d’une vallée roumaine. Mais l’écriture choisie par Cristian Fulaş se refuse à prendre le chemin d’une chronologie linéaire. Elle ira plutôt fouiller dans les méandres de la pensée d’Iochka, dans le labyrinthe de ses souvenirs, emmêlant passé et présent, mais sans jamais céder au flux de conscience, sans monologue intérieur donc. Les dernières chapitres ne disent pas la vieillesse d’Iochla mais sa tragédie, la perte d’Ilona qui l’enferme définitivement dans le mutisme au milieu du silence d’une vallée.
Si Iochka est un taiseux assis sur son banc devant sa masure avec un verre de gnôle à la main, il n’est pas seul dans sa vallée isolée qu’une route unique relie à la ville. Il y a Vasilé le responsable des travaux de construction d’une voie ferrée censée aider l’exploitation de la forêt. Il y a le pope amateur d’icônes rares qui réside dans l’ermitage en surplomb de la vallée, et qui descend à moto partager avec eux temps et alcool. Il y a le médecin directeur de l’asile psychiatrique installé à portée du regard d’Iochka de l’autre côté de la rivière. À ce quatuor s’ajoutent deux femmes au passé tourmenté de marginales, Ileana et Ilona. Elles sont devenues amies. Attention aux prénoms : Ileana a pris Vasilé comme compagnon, et Ilona, plus jeune d’une dizaine d’années, a vécu un amour profond avec Iochka. Tous sont heureux d’être réunis et n’ont pas besoin de longs discours pour se le prouver. Trinquer ensemble suffit.
Après la guerre, les résistants communistes ont fait la révolution et occupé les postes à responsabilité. Tudor, un responsable régional, veille d’un œil sur le chantier ferroviaire et la tranquillité des habitants de la vallée — sans doute parce que l’asile psychiatrique reçoit des opposants politiques à broyer. Du fait du chantier, des roulottes et des baraquements ont été installés. Vasilé, le contremaître de ces travaux, y vit en voisin d’Iochka et a embauché comme magasinier cet homme qui s’occupe si bien à produire du charbon de bois. Tous s’entendent à merveille pour boire un coup, partager leur temps, mais Iochka reste muet !
La fêlure de l’âme d’Iochka vient de loin. Par petites touches Cristian Fulaş montre que son destin était de devenir une sorte d’ermite avant même de rencontrer Ilona. Issu d’une famille de forgerons, soldat dans l’armée roumaine, il a survécu de justesse au pilonnage des canons russes et son trauma de guerre est une des racines de son mutisme. De plus, il a réchappé au camp de prisonniers, ce dont il garde quelques chiffres tatoués sur le bras. Au sortir de la guerre, Ioachka a rencontré Ilona. Elle s’est donnée à lui près de son usine. Mais elle n’a pas voulu le suivre en 1958 quand il a obtenu son transfert pour la vallée perdue. Les hasards de l’existence font qu’elle le retrouve quelques années plus tard, débarquant sans prévenir devant le fruste cabanon qu’Iochka s’est aménagé. Les retrouvailles furent torrides mais Iochka ne fut pas plus bavard que d’habitude… Les années passeront.
La grossesse d’Ilona, la naissance du fils, son baptême sont autant de raisons pour le groupe de se réunir mais sans rendre Iochka plus volubile. Iochka et Ilona étant catholiques, il faut qu’Ilona se convertisse car le pope a été assez convaincant et enthousiaste pour la baptiser selon le rite orthodoxe, ainsi que son enfant que le contremaître prend comme filleul. Le pope et le médecin athée choisissent ensemble quelle icône offrir au nouveau-né ! Ces événements sont des temps forts du livre. Les voisins entourent ce couple idéal comme un trésor qui les illumine.
On croirait leur histoire intemporelle, placée sous le signe de l’émerveillement de la nature, du désir des corps, de l’extase amoureuse. Pourtant un certain contexte se dessine peu à peu, plaçant des jalons historiques après l’évocation de la guerre et de ses suites. Des troubles graves où l’un des jeunes travailleurs du chantiers perd la vie, indiquent la fin du régime de Ceaucescu, qui d’ailleurs était venu en personne visiter le chantier pour la plus grande frayeur du contremaître. Voilà pour 1989.
Sur le banc, verre en main, Iochka et ses amis voient venir « des gens [qui] marchaient, hébétés, sur les sentiers en parlant tout seuls » et qui buttent sur les pierres qu’ils n’ont pas vues. Alors comprend-on que l’âge du téléphone mobile est arrivé dans le pays et que le récit s’est avancé jusque dans les années 2000. Iochka ne comprenait pas bien ce qui se passait au-delà de sa vallée — comme si c’était un autre monde.
Les derniers chapitres confirment la clé du mutisme définitif d’Iochka : Ilona meurt d’un cancer. Il y a des pages formidables sur la mort. Leur enfant, Iochka junior, fera des études en ville et plus tard s’y installera. On le savait depuis longtemps. Un jour il offrira une télévision à son père mais celui-ci, désormais veuf, ne la regardera pas : le petit écran c'est trop bavard. Le lecteur trouvera sans doute par moments que Cristian Fulaş aussi est trop bavard, mais à la vérité ce roman est terriblement envoûtant au point qu'on en perd souvent le fil chronologique.
• Cristian Fulaş : Iochka. - Traduit du roumain par Florica et Jean-Louis Courriol, Éditions La Peuplade (Saguenay, Québec). 2022, 560 pages. [Ioşca, Editura Polirom, 2021].
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