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Cette anthologie est précédée de fragments qui permettent de mieux connaître la biographie de l’autrice russe, notamment ses racines juives, son cancer, et son mari plasticien.
Platement intitulé “Fragments d’un tout” ce recueil nous offre des romans — Sonietchka (1992) De joyeuses funérailles (1997) — ainsi que des recueils de nouvelles : Les Pauvres Parents (1992) avec neuf nouvelles, Les Petites Filles (2000) avec six nouvelles, Les Sujets de notre tsar (2005) avec trente-sept nouvelles, et Le Corps de l’âme (2020) avec onze nouvelles. Ainsi ce volume, qui va d’œuvres anciennes à des titres récents, permet de savourer Ludmila Oulitskaïa comme nouvelliste spécialiste de la société russe plutôt que comme romancière.
D’une certaine façon les deux romans sont des cas à part puisqu’ils sont centrés sur des artistes peintres comme le mari de l’autrice, mais bien sûr la cote de ces artistes grimpe après leur mort (De Joyeuses funérailles, Sonietchka — déjà chroniqués par ailleurs). Impossible de donner en quelques lignes autre chose qu’un aperçu des principaux thèmes qui parcourent ces nombreuses fictions où l’autrice est pleine d’empathie pour ses personnages, même et surtout quand elle en bouscule la vie.
Bonne analyste de la société soviétique russe, et d’abord de son passé soviétique, Ludmila Oulitskaïa en décrit principalement la partie féminine, sans cependant devoir être classée comme une féministe militante. On ne trouvera pas dans ces nouvelles de longues satires du monde communiste, mais plutôt des allusions piquantes aux époques de Staline, Khrouchtchev, Brejnev et Gorbatchev. Le cadeau évoque indirectement et ironiquement le culte de la personnalité. Quelques nouvelles évoquent en passant les arrestations arbitraires de l’époque de Staline, les prisons et le goulag et la répression des médecins juifs en 1952. L’importance des militaires est évidente : plusieurs héroïnes ont épousé des généraux, qui eurent le bon goût de mourir après quelques années de mariage seulement, libérant leurs veuves de leur machisme après avoir libéré le pays du nazisme. Pas davantage de charges contre le règne de Poutine, mais seulement des allusions à la Russie post-soviétique.
Ludmila Oulitskaïa tue rapidement beaucoup de ses personnages. Et quand elle ne les élimine pas d’un cancer foudroyant ou d’un AVC, elle leur inflige de longues et sévères maladies. L’autrice a tendance à malmener et faire mourir ses personnages non par sadisme évidemment mais pour faire avancer ses fictions. La mort est donc au centre de plusieurs nouvelles comme du roman De joyeuses funérailles où le peintre Alik, expatrié à New York, finit ses jours au milieux de ses anciennes épouses et maîtresses, par une canicule accablante. Outre les diverses maladies, les accidents de circulation sont assez nombreux. Dans Le Fils de gens bien, Micha, jeune mathématicien ami d’un académicien, est renversé par une voiture et reste alité pendant six mois, mais d’autres y trouvent la mort, comme le clochard qui squattait l’entrée de l’immeuble de Mamakhen, conservatrice de musée, et faisait peur à son chien (Tom).
Ludmila Oulitskaïa est vraiment la portraitiste de la femme russe, urbaine surtout. Plus que par le régime en place la société ne semble exister et tenir debout que par les femmes — souvent veuves ou divorcées ou remariées. Ces nouvelles utilisent une multitude de petites filles (La Varicelle), d’adolescentes, de jeunes femmes, quelquefois coquettes, de femmes âgées issues du petit peuple (Genele-la-Sacoche) comme de l’intelligentsia (La Grande Dame au petit chien). Plusieurs nouvelles, et notamment les plus réussies à mon sens, tracent ainsi des biographies rapides, de la naissance à la mort (Le Fils de gens bien tout particulièrement), toujours rédigées au passé composé, au passé simple et à l’imparfait. La rédaction n’est donc jamais au présent, contrairement à une profusion d’œuvres contemporaines, notamment dans le roman français.
Les nouvelles qui ont pour cadre l’époque stalinienne dessinent une société grise et démunie, et pas seulement dans le recueil Les Pauvres Parents. « Les attentes de l’après-guerre ne s’avéraient pas vraiment justifiées, la vie ne devenait ni meilleure ni plus gaie » lit-on au début de la nouvelle Le Fils de gens bien, en allusion à une célèbre formule de Staline. La majeure partie de la population mène une vie dure et est habituée à la promiscuité. « Dans la vie archaïque des faubourgs de Moscou, dans les venelles cloisonnées dont les centres d’attraction se trouvaient à côté de bornes-fontaines gelées et des resserres pour le bois de chauffage, les secrets de famille n’existaient pas. Il n’était même pas question de banale vie privée, car tout un chacun connaissait la moindre pièce d’un caleçon étendu sur la corde à linge publique. » (La Fille de Boukhara).
Dans cette société russe, principalement moscovite, la majorité des gens est contrainte de vivre dans des logements minuscules (Le Couloir, La Maison de Lialia). « Dans cet appartement communautaire, tout le monde savait tout sur tout le monde. Et on savait que Klava volait du beurre. » (Un prince charmant). Découpés dans de vieux immeubles princiers ou bourgeois, ces appartements contraignent par l’étroitesse des lieux, répétée par les constructions d’après-guerre. Recevoir des invités n’est pas aisé. Le gendre hésite à venir habiter avec sa belle-mère. L’existence de la datcha ouvre alors un espace vital, surtout aux privilégiés, aux membres de l’intelligentsia, et la fière Éléonore y croise les écrivains connus (Une fille d’écrivain) : « Boris Léonidovitch aussi, elle le connaissait, il était leur voisin à la datcha » — c’est de Pasternak qu’il s’agit. Plutôt que de se résigner à étouffer éternellement dans des logements minuscules et mal équipés, certains personnages épargnent pour acquérir un logement coopératif. Avec la période récente, les plus aisés investissent dans l’immobilier : dans Le Serpentin, dernier texte de l’anthologie, Micha, le fils de Nadiejda qui perd la mémoire, « faisait commerce d’on ne sait trop quels terrains dans les alentours de Moscou, il construisait des villas, en vendait, en achetait et en revendait » et pouvait ainsi envoyer sa mère consulter « des médecins réputés et coûteux ». Mieux, la riche Zarifa (Le Dragon et le Phénix) possède un appartement à Londres et une villa à Chypre. Mais elles n’en profiteront pas longtemps : encore une nouvelle qui file vers des obsèques.
Entre les premiers textes et les plus récents, on retrouve une certaines évolution de la société. La conception avant le mariage était regardée de travers : « Il en va tout autrement aujourd’hui » explique-t-on dans Recherche de paternité. Les filles deviennent plus autonomes, plus indépendantes. La famille traditionnelle, souvent recomposée du fait de la mortalité précoce des maris, est remise en cause par l’évolution des mœurs, par exemple le mariage de Moussia et Zarifa, deux caucasiennes qui sont allées se marier à Amsterdam (Le Dragon et le Phénix). La mobilité aussi ne se limite plus aux frontières de l’empire soviétique quand les vacances des plus favorisés se passaient à Artek en Crimée pour Sacha et Micha, les filles d’Eléonore romancière à succès (Une fille d’écrivain), ou en Géorgie (Une terrible aventure de voyage). Au temps de Brejnev, déjà, des juifs russes ont pu émigrer : ainsi Alik le peintre réputé s’est installé à New York, suivi de ses admiratrices (De joyeuses funérailles). Ludmila Oulitskaïa reprend ainsi des souvenirs de voyages à New York, aux Pays-Bas (Un drôle de zèbre hollandais), et en Égypte où affluent maintenant les touristes russes sur les plages de la mer Rouge et jusqu’au Sinaï (Il est écrit…) où la juive convertie à l’orthodoxie s’énerve des bavardages d’une évangélique de fraîche date.
Le prestige des médecins (souvent juifs), des ingénieurs, des scientifiques caractérise de nombreuses nouvelles. Lilia n’hésite pas à épouser Saleh venu de Bagdad parce qu’il est mathématicien et elle le retrouvera en Angleterre (L’étrangère) après avoir douté de lui. La culture littéraire traditionnelle conserve tout son prestige dans Le Maître. En revanche, les hommes ordinaires ont souvent mauvaise allure, sont violents et alcooliques, ainsi dans Un Train russe. « On trouve vraiment de tout parmi les sujets de notre petit père le tsar, comme disait Leskov ! » Comme si Nikolaï Leskov était le modèle de notre écrivaine.
C’est en somme un livre indispensable pour mieux connaître l’œuvre considérable de Ludmila Oulitskaïa qui a quitté la Russie en février 2022 et que l’on donne favorite pour un prochain prix Nobel.
• Ludmila OULITSKAÏA : Fragments d’un tout. Œuvres choisies. - Traductions de Sophie Benech (à l’exception de Pauvres Parents traduit par Bernard Kreise). Quarto, Gallimard, 2025, 1019 pages.
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