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Maria Alberta Nunes Amado, appelée dona Alberti par le personnel, est hébergée en avril 2019 dans un Ephad qui a succédé au grand hôtel d’une station balnéaire portugaise. Cet Hôtel Paradis qui semble si bien nommé au début donne l’unité de lieu à ce récit sans pareil dont elle est la narratrice. Elle ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. Elle n’est plus très habile de ses mains, mais juste assez pour dicter ses impressions à un petit magnétophone, ou se servir de son portable pour appeler sa fille : la romancière Lídia Jorge qui a repris et retravaillé cette source pour nous donner Misericordia. Souvent elle conclut ses réflexions par un petit poème tel un haiku, sur un Post-it.
Les propos de dona Alberti s’ordonnent autour de plusieurs thèmes. Quelques rares souvenirs d’avant son installation à l’Hôtel Paradis, centrés sur la maison qu’elle à quittée, laissent largement place à ses humeurs, à ses craintes, à ses combats nocturnes contre la Nuit. La Nuit, double de la Mort redoutée, passe d’autant plus difficilement que la vieille dame rejette son somnifère. Elle a du caractère en effet, se moquant des veuves bigotes ou se risquant à une grève de la faim pour une contrariété et malgré tout échappant de justesse à la Nuit fatale.
Dans la journée, quelques uns des autres pensionnaires de l’Ehpad, soixante-dix au maximum, occupent les pensées de Maria Alberta. Il s’y ajoute le personnel, principalement des jeunes filles, souvent immigrées, comme la jeune brésilienne Lilimunde, avec laquelle elle s’entend bien, ou moins bien comme Salomé, plus brusque avec les pensionnaires. Et parfois on est à la limite de la maltraitance qui a fait l’actualité récente, quand le personnel manque, attiré par les meilleurs salaires de la station balnéaire.
Dona Alberti nous fait part de ses petits secrets et aussi évoque les faits et gestes de quelques pensionnaires, surtout lorsqu’ils sont à l’origine de querelles, de soupçons, de rumeurs — comme dans toute communauté fermée . Parmi les femmes qu’elle côtoie, quelques personnages sont mis en valeur : il y a Joana Amaral, dona Rita de Lyon, dona Joaninha engagée dans des idylles successives. Du côté des hommes, minoritaires dans l’établissement, quelques figures remarquables : Peralta le pianiste bien sûr, qui joue des paso doble, car il faut de l’animation dans le Salon Bleu, ou les joueurs de cartes à l'esprit étroit, sans oublier les amoureux de dona Joaninha : le sergent Almeida et M. Tó. Malheureusement, les séjours à l’Hôtel Paradis sont parfois très brefs. Dona Alberti constate une certaine indifférence des pensionnaires et d’elle-même devant ce triste turnover. Seul le sergent Almeida lui a laissé un souvenir plus fort. Et c'était un bel homme !
La vie s’écoule emplie de tracas grands et petits. Maria Alberta cherche querelle à sa fille quant à la conception de l’écriture, résiste à son gendre qui veut lui imposer la télévision, — sa télé à elle c’est dans sa tête qu'elle marche et cela lui suffit. Elle a aussi en tête un Grand Atlas, cadeau d’Edgar de Paula qui la séduisit trop jeune, lui fit un bébé et disparut. Elle retrouve cette situation avec Lilimunde, la jeune employée brésilienne, qui s’est laissée séduire par l’étudiant reparti vers son laboratoire hongrois.
Et les tragédies aussi ponctuent ce récit, depuis l’invasion des fourmis jusqu’à l’épidémie fatale, celle du Covid dont on sait hélas qu’en 2020 elle causa des ravages dans les Ehpad de nombreux pays. Il n’en faut pas plus pour justifier le titre. C’est un chef-d’œuvre justement couronné du Prix Médicis étranger 2023.
• Lídia Jorge : Misericordia. – Traduit du portugais par Élisabeth Monteiro Rodrigues. Éditions Métailié, coll. Suites, 2025, 445 pages.
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