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Professeur d’Histoire de l’Art, Alain Bonnet a étudié attentivement la représentation de la communauté des artistes dans la peinture du XIXe siècle. Cette période a été marquée plus qu’aucune autre par la production de tableaux ayant pour sujet les artistes eux-mêmes, soit groupés dans une approche mémorielle chronologique, soit regroupés pour mettre en avant des affinités dans une conjoncture particulière.

 

L’artiste devint au XIXe siècle un type social et il prit la place des anciens héros que célébrait la peinture de la Renaissance et de l’âge classique. À Anvers la Guilde de Saint-Luc fut dissoute en 1773. En France, l’Académie de Saint-Luc disparut avec la fin des communauté de métiers en 1777. Devant la montée de l’individualisme promu par la période révolutionnaire, et le culte des grands hommes initié par le Panthéon, les artistes peintres cherchèrent dès le Romantisme à se regrouper pour s’affirmer et affirmer leurs communes prétentions, face au public, face aux jurys.

 

Henri GERVEX : Jury du Salon, 1885, Musée d'Orsay.

 

Des œuvres situées à Paris, Anvers et Nice permettent à l’auteur de traiter des groupements de portraits d’artistes consistant en grandes rétrospectives, dans une démarche chère au siècle des dictionnaires et des classements. Pour la décoration de l’hémicycle de l’École des Beaux-Arts à Paris la démarche de Paul Delaroche fut très ambitieuse. Réalisée de 1836 à 1841, la commande consista en une frise de soixante-dix-sept artistes qui serait disposée de part et d’autre de figures antiques.

 

 

Quand Anvers décida de s’offrir un nouveau Musée, un peintre local, Nicaise de Keyser (1813-1887), se vit commander plusieurs panneaux destinés à recevoir le public à l’entrée du bâtiment . Il s’agissait d’y faire figurer les artistes qui avaient été membres de la guilde locale. Le Musée ouvrit ses portes le 11 août 1890.

Nicaise de KEYSER : Anvers couronne ses artistes, 1872, Musée Royal des Beaux-Arts (KMSK), Anvers

C’est à ce même Nicaise de Keyser que s’était adressé en 1875 l’influent marchand d’art Ernest Gambart afin de lui commander quatre grandes compositions pour orner sa villa niçoise, soit quatre-vingt quatre figures d’artistes réparties par époque, la plus récente réunissant notoirement des relations d’affaire de Gambart.

Nicaise de KEYSER : L'École moderne, 1878, Musée Chéret, Nice.

En opposition à ces œuvres imposantes, mais pour ainsi dire académiques, l’essentiel de l’ouvrage d’Alain Bonnet est consacré aux créations d’artistes ayant choisi de regrouper sur une toile l’image des visiteurs de leur atelier, ou des artistes, pas forcément peintres, mais qui leur étaient proches et il en fut ainsi dans tel ou tel mouvement de l’avant-garde, et non sans rivalités. Cela va de la réunion dans L’atelier d'Isabey de Boilly en 1798 et d’une toile de Marie-Gabrielle Capet de 1808 aux œuvres de Marie Laurencin inspirées par les amis dadaïstes et surréalistes d’Apollinaire et passant par L’Atelier de Corot et par une série d’œuvres sur lesquelles on reviendra dans une Présentation consacrée aux Portraits de groupes (septembre 2025).

 

Louis-Léopold BOILLY : L'atelier d'Isabey, 1798, Louvre.

 

Les œuvres bien connues d’Henri Fantin-Latour (Hommage à Delacroix, 1864, et L’atelier des Batignolles, 1870), de Frédéric Bazille (L’atelier de la rue Condamine, 1870), de Maurice Denis (Hommage à Cézanne, 1900), de Félix Vallotton (Les cinq peintres, 1903), et de Max Ernst (Au rendez-vous des amis, 1922) permettent à l’auteur de fonder ses réflexions sur les belles heures comme sur les déboires de ce sous-genre du portrait.

L’idée que l’auteur fait prévaloir est l’impossibilité de fonder durablement une avant-garde sous-tendue par une esthétique sur laquelle toute une communauté d’artistes se seraient entendus en même temps que la modernité encourage l’originalité de chaque artiste, originalité incontournable pour un marché de l’art où les galeries et les collectionneurs recherchent d’abord les personnalités.

 

Maurice DENIS : Hommage à Cézanne, 1900, musée d'Orsay. De gauche à droite : Odilon Redon, Edouard Vuillard, André Mellerio (critique), Ambroise Vollard (galeriste), Maurice Denis, Paul Sérusier, Paul Ranson, Ker-Xavier Roussel, Pierre Bonnard, et Marthe Denis.

 

C’est ainsi que même certains portraits de groupe paraissent inclure une scission entre leurs membres, ou indiquer une querelle et une rupture ne serait-ce que par l’absence d’un artiste essentiel. Pour ne prendre qu’un exemple, Le groupe d’artistes de Die Brücke d’Ernst Ludwig Kirchner (1923, conservé au Wallraf-Richartz Museum de Cologne) brille par l’absence étonnante de Max Pechstein parce qu’en 1912 il avait trahi ses camarades en exposant sans eux à la Sécession de Berlin.

Ernst Ludwig KIRCHNER : Un groupe d'artistes, 1925, Wallraf-Richartz Museum, Cologne. De gauche à droite : Otto Mueller, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Karl Schmidt-Rottluff.

Le lecteur curieux et motivé trouvera bien d’autres cas intéressants de tableaux sur ce thème des artistes en groupes, et ainsi découvrira des peintres moins connus tant français qu’européens.
 

Passées les années 1920, ce thème disparaît… faute d’avant-gardes ayant à combattre l’art établi pour obtenir reconnaissance puisque l’originalité de l’artiste est devenue la norme contemporaine.

 

Alain Bonnet : Artistes en groupe. La représentation de la communauté des artistes dans la peinture du XIXe siècle. Presses universitaires de Rennes, 2007, 215 pages.

 

 

 

Tag(s) : #HISTOIRE 1789-1900
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