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Cet épais roman offre une curieuse plongée dans le Brésil contemporain bien que ce soit en fin de compte une thématique de politique-fiction. L’auteur a imaginé ce roman autour de la création d’un immense parc d’attractions par João Amadeus Flyguer, un riche industriel. Propriétaire de salles de cinéma et passionné de Walt Disney comme son père qui l’avait reçu au Brésil en 1941, il a choisi la forêt amazonienne pour cadre de son projet, quelque part entre Manaus et Belem.
L’action se situe dans deux époques séparées d’une génération ; d’une part, en 1985, quand le parc de Tupinilândia est à peu près terminé et que la dictature militaire va laisser la place à un régime démocratique ; d’autre part en 2015 quand des archéologues arrivent pour en faire leur terrain d’études et vont affronter une situation qui n’est pas celle qu’ils supposaient. Seule Helena, la fille du fondateur, se retrouve au cœur des deux parties : en 1985 pour l’inauguration alors qu’elle se prépare à prendre la succession des affaires de son père; en 2015 pour un drame d’une autre nature.
Au retour de l’expédition militaire brésilienne en 1943 au côté des Alliés contre l’Italie contrôlée par les nazis qu’il combattit à Monte Cassino, João Amadeus reprit l’entreprise familiale de Porto Alegre, y compris les salles de cinéma, et fit fortune dans le BTP. Devenu milliardaire dans un pays dominé par le régime militaire installé en 1964, il se souvenait tellement bien de la visite de Walt Disney qu’il décida de construire un parc d’attractions du même genre que Disneyworld, mais avec des personnages inspirés des romans pour la jeunesse d’Erico Verissimo. Il y ajouterait une série d’attractions illustrant l’imaginaire, le futur et la science-fiction, faisant de Tupinilândia une cité utopique, sans oublier un musée des horreurs illustrant la dictature militaire qui s’achevait.
D’ailleurs Tancredo Neves, le président nouvellement élu, devait se déplacer pour l’inauguration de Tupinilândia, d’où la présence de toute la famille Flyguer : João Amadeus, sa fille Helena avec ses trois jeunes enfants, son fils Beto accompagné d’un ami journaliste chargé d’écrire sur le parc. Ce parc est une véritable cité, accessible par avion, ou par la route depuis Altamira. Ce territoire du parc est inclus dans une commune dont le général Newton Kruel a officiellement la responsabilité. João Amadeus a eu le tort de ne pas s’en inquiéter.
Croyant y surprendre Tancredo Neves [qui à peine élu est emporté par la maladie et cédera la place à son colistier José Sarney] , des militaires réactionnaires aux ordres de Kruel pénètrent dans le parc, sèment la terreur et finalement s’emparent de Tupinilândia. La famille Flyguer et les personnels du parc sont dépassés. La fête n’aura pas lieu. C’est un roman d’aventures qui tourne mal. L’auteur jongle avec une multitude de personnages qui s’affrontent dans tous les secteurs d’un parc riche en automates parfois effrayants. Les agresseurs constituent une armée issue de l’intégralisme brésilien, idéologie radicale proche du nazisme et qui s’est développée contre l’Estado Novo proclamé en 1937 par le président Getulio Vargas, puis qui a soutenu la série des dictateurs militaires entre 1964 et 1985 (Costa e Silva, Medici, Geisel, Figueiredo).
Trente ans plus tard, des archéologues conduits par Artur et sa fille Lara, des cousins éloignés du fondateur, débarquent d’un avion militaire pour entreprendre une étude du site désaffecté et bientôt submergé par le lac de retenue d’un barrage en construction. Ils croient arriver sur un site désert, mais s’aperçoivent bientôt que ce n’est pas la cas. Tupinilândia est devenue un petite république réactionnaire isolée du monde, un enclos de fascisme dans la forêt. Ils sont rapidement faits prisonniers. Helena elle même se trouve momentanément kidnappée…
L’auteur n’a pas ménagé les surprises, les rebondissements, et l’on peut probablement convenir qu’il y a une profusion inutile de détails, mais cela fait partie de la recette de ce genre d’ouvrage. Ce roman est à la gloire de la culture populaire brésilienne. Il permet aussi de réviser ses connaissances de l’histoire du Brésil contemporain, connu pour la corruption entre milieux d’affaires et dirigeants politiques, ce dont les Flyguer ne se cachaient pas. Finalement, João Amadeus s’était ainsi payé un tombeau hors normes...
• Samir Machado de Machado : Tupinilândia. – Traduit du brésilien par Hubert Tézenas, Editions Métailié, 2020, 514 pages.
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