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Tous deux professeurs à l’université de Lausanne, les historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, spécialisés dans les imaginaires coloniaux et post-coloniaux, ont réuni une quarantaine d’auteurs (universitaires, journalistes et écrivains) pour réaliser cette somme monumentale : François Mitterrand, le dernier empereur, riche d’une cinquantaine d’articles.
Ces contributions suivent pas à pas la vie politique du personnage. Sa jeunesse fut marquée par l’Exposition coloniale de 1931, et l’étudiant en droit choisit la fréquentation des milieux nationalistes, l’adhésion aux Jeunesses patriotes du colonel de La Roque. Après l’expérience de la guerre, fait prisonnier, évadé, François Mitterrand rejoint Vichy puis la Résistance sous le pseudonyme de Morand. Membre du gouvernement dès la Libération, il passe des anciens combattants et prisonniers de guerre aux questions coloniales, en même temps qu’il évolue vers le contrôle du parti UDSR, pivot de la Quatrième République.
Sa carrière politique entre 1945 et 1958 est une collection de portefeuilles ministériels. François Mitterrand est ainsi successivement ministre de la France d’Outre-mer, ministre d’État, ministre de l’Intérieur, ministre de la Justice. Fort de ses relations avec les leaders africains du RDA — comme Félix Houphouët-Boigny — qui se sont rapprochés de l’UDSR, et impressionné par la situation sans issue en Indochine, il en est venu à penser que l’empire colonial doit se recentrer sur le continent africain, savoir les colonies subsahariennes alors regroupées en AEF et AOF, Madagascar, le Maghreb, sans oublier les outremers lointains des Antilles et du Pacifique. Au prix bien sûr de quelques réformes pour gagner une image de libéral.
Mais il n’est pas question pour lui d’indépendance d’autres colonies une fois l’Indochine abandonnée à son sort suite à la défaite de Diên Biên Phu en 1954. S’il se présente en réformateur de l’Empire, c’est dans le cadre de l’Union française. L’Afrique subsaharienne doit rester le véritable horizon de la France impériale comme il l’expose dans son essai Aux frontières de l’Union française paru en 1953. Elle devrait s’associer à la métropole dans ce qu’on appellera plus tard la « Françafrique » ce qui passe par une certaine responsabilité locale que reprend la loi-cadre de Gaston Deferre. Il faut tenir l’Afrique, car sans elle la France n’aurait plus grande influence …
Ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès-France quand éclate l’insurrection du FLN en Algérie, Mitterrand choisit strictement la répression. Garde des sceaux du gouvernement Guy Mollet — le plus long de la IVe République — il s’oppose à la grâce de Fernand Iveton qui sera exécuté le 11 février 1957 et accepte la généralisation de la torture par les militaires français durant les « événements » d’Algérie. Ainsi le vote de la loi dite des pouvoirs spéciaux du 12 mars 1956. Cette orientation politique de François Mitterrand au sujet de la guerre d’Algérie l’empêchera quelques années plus tard d’être accepté par le PSA/PSU. De là vient par exemple, son différend avec Michel Rocard.
Passé dans l’opposition au général De Gaulle, dont l’arrivée au pouvoir et le pilotage de la Ve République est pour lui synonyme d’un Coup d’État permanent, François Mitterrand n’approuve pas l’évolution de l’affaire algérienne. Il en restera sensible à la cause des Pieds Noirs et des militaires y compris rebelles du putsch de 1961 et de l’OAS — il y aura pour eux amnistie en 1982. En revanche il voit ses idées sur l’Afrique subsaharienne réalisées par l’éphémère Communauté française ! Durant ces années 1960-1980, Mitterrand voyage beaucoup et continue d’entretenir des amitiés avec les leaders africains dont plusieurs sont des amis.
La cellule africaine de l’Elysée instituée par De Gaulle et personnifiée par Foccard se perpétue sous les présidences de François Mitterrand avec son fils Christophe et Guy Penne. Plus de continuité que de rupture dans ce domaine. Après les indépendances de 1960, après l’alternance de 1981, la francophonie allait aussi servir les ambitions de l’Elysée. Pour avoir la faveur de l’aile gauche des socialistes, François Mitterrand avait créé un ministère de la Coopération pour Jean-Pierre Cot : ce dernier fut viré à la demande d’Omar Bongo, il était trop marqué par son éthique et par le tiers-mondisme… Plusieurs articles décortiquent ainsi les scandales africains des deux mandats de François Mitterrand : le pire étant la compromission de l’Elysée et de plusieurs éléments de notre armée dans le génocide des Tutsis au Rwanda, car grande était l’amitié du “Sphinx” envers Juvénal Habyarimana le président hutu – donc d’un « peuple majoritaire » –, curieuse application de la préférence démocratique affichée à la Conférence de La Baule en 1990. Le rapport de Vincent Duclerc est catégorique : par ses propos, par ses amis, et par la Fondation François Mitterrand, le déni de responsabilité dans cette triste affaire dura vingt-sept ans, jusqu’au discours d’Emmanuel Macron à Kigali le 27 mai 2021.
Ce gros volume est étourdissant par les analyses qu’il multiplie sur la carrière de notre “Tonton” comme certains vinrent à le surnommer. Sa tentation de réécriture de son passé (Ma part de vérité) est soulignée : devenu une figure d’opposition à De Gaulle et challenger de Giscard d’Estaing puis de Chirac, il cherchait à passer pour un anti-colonialiste de toujours ! Tous les articles ne sont pas aussi accablants mais tous expliquent les idées et les décisions d’un homme politique qui avait souvent « deux fers au feu ». Les contributeurs nous montrent aussi la diversité des entourages et des conseillers de François Mitterrand, notamment dans la relation avec l’Afrique.
Ce livre bourré de qualités a cependant un gros défaut de par sa conception même, c’est la fréquence des répétitions, car chaque contributeur doit revenir sur des points déjà mentionnés pour étayer sa démonstration, cela pèse particulièrement sur l’exposé de la période 1947-1958. De ce fait, l’ouvrage intéressera moins le grand public que les spécialistes — sans oublier les socialistes et tous ceux qui ont cru en 1981 que leur candidat allait « Changer la Vie »…
• Pascal Blanchard et Nicolas Bancel (dir.) : François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la Françafrique. - Philippe Rey, 2025, 926 pages.
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