/image%2F0538441%2F20240911%2Fob_0342d5_capture-d-e-cran-2024-09-11-a-18.png)
De 1990 à 2000, l'Algérie a vécu sa décennie noire. Une guerre civile opposa les islamistes à la population, aux autorités, à l'armée. Les émirs fanatisés attaquaient des voyageurs, des casernes, des villages. Le 31 décembre 1999, tandis que le reste du monde tremblait pour ses ordinateurs qu'un bug devait bloquer, dans l'Ouarsenis, près d'Oran, la katiba de « Loup affamé » descendit de la montagne pour faire un massacre. Les barbus égorgèrent un millier de villageois à Had Chekala. Les petites filles des Adjama étaient au nombre des victimes, ainsi que leurs parents. L'une d'elles survécut miraculeusement : Khadija qui aidait à l'hôpital l'adopta, et la prénomma Aube car une nouvelle vie commençait pour elle, mais dans le mutisme et la souffrance psychologique. De ce contexte dramatique est né un chef-d'œuvre : le dernier roman de Kamel Daoud, une tragédie humaine de 400 pages couronnée d'une fin dont on ne dira rien ici.
————
Le roman se passe en juin 2018 au moment de l'Aïd, quand on sacrifie les moutons dans tout le pays, et se compose de trois parties. C'est d'abord Aube uniquement qui s'exprime, Alors que Khadija est partie en Europe à la recherche d'un hypothétique chirurgien qui redonnerait des cordes vocales à sa fille. Alors âgée de 26 ans, et enceinte de deux mois elle s'adresse, animée de sentiments contradictoires, au fœtus qu'elle appelle sa « Houri ». Elle envisage d'avorter car l'Algérie, prétend-elle, n'est pas faite pour rendre les femmes libres et heureuses, à preuve le saccage de son salon de coiffure par les fidèles surexcités de l'émir de la mosquée voisine.
Dans la seconde partie, Aube qui a décidé de rejoindre en voiture son village natal pour consulter symboliquement l'esprit de Taïmoucha, sa sœur décédée, avant de décider d'avorter ou non, à eu de graves ennuis en route. Tombée en panne, elle est violentée et dévalisée par des bandits : la voilà pieds nus, sans portable, perdue au bord de l'autoroute. Elle est sauvée par un libraire de Batna, Aïssa Guerdi, qui lui raconte sa vie, et lui prouve sa connaissance encyclopédique des massacres qui ont eu lieu vingt ans auparavant. Il y a alors deux voix que le lecteur peut distinguer aisément car le libraire de 53 ans, sorte d'alter ego de Daoud, s'adresse à elle par ces mots « ma fille ». Lors de l'étape à Relizane, Aube lui fausse compagnie. Elle ne souhaite pas le suivre jusqu'à Batna, son but c'est de retrouver son village.
La troisième partie, au village, est complexe : Aube continue son monologue, mais d'autres voix s'y adjoignent : Hamra, une paysanne lui raconte le calvaire qu'elle a enduré, devenue prisonnière d'un chef de bande et réputée terroriste, ensuite l'imam local lui explique qu'on ne tient pas à ce qu'elle vienne fouiller dans le passé des villageois, et enfin voilà qu'un drôle de berger la prend en otage... Ligotée, Aube s'attend au pire.
————
Presque complètement égorgée, Aube avait subi une trachéotomie. Une canule se cache derrière le foulard qu'elle noue autour du cou. Pas sur sa tête ! Cette cicatrice, son « sourire », suscite l'attention de tous, effraie un peu quiconque la regarde de près, voit sa canule, et c'est à ça qu'elle doit d'éviter le viol quand elle erre sur l'autoroute. Elle reste sans voix littéralement et symboliquement, choquée par l'histoire. Cette blessure témoigne de la violence que le pouvoir veut effacer. Elle n'a pourtant pas empêché Mimoun le marin d'épouser Aube et de lui faire l'enfant qu'elle appelle sa « Houri ». Depuis, Mimoun a pris la mer pour l'Espagne et n'est plus revenu, soit qu'il ait réussi, soit qu'il ait péri.
Si elle n'avorte pas, Aube va donc devenir une mère célibataire et ce n'est pas une chose facile en Algérie d'autant qu'elle ne porte pas de tenue islamique mais un jean et une casquette. Sa présence suscite des réticences, pour ne pas dire plus, quand elle se rend au bled en taxi, puis cherche à contacter les villageois. Les gamins la prennent pour une journaliste venue d'Alger ou d'Oran. On la croit venue filmer les réactions des gens du village où des têtes coupées d'ânes ont été disséminés, sans doute pour mettre au défi l'imam de déclarer illicite (haram) la viande distribuée pour la célébration de l'Aïd.
Le 29 septembre 2005, la « Réconciliation » a été adoptée par référendum, mais sans sa contre-partie « Vérité » contrairement à l'Afrique du Sud. On a simplement voulu gommer la mémoire des crimes des islamistes. Ils ont été blanchis, se sont déclarés simples « cuisiniers » des émirs barbus des maquis. Kemal Daoud conteste cette solution comme une bassesse, une veulerie des dirigeants. Les personnages de son roman s'opposent autour de cette idée. La fausse réconciliation est dénoncée par Khadija — dont il faut mentionner qu'elle est avocate — et les gens qu'elle reçoit, et bien sûr le libraire Guerdi. Son hypermnésie contraste avec le vide mémoriel officiel. Rappeler les crimes des barbus, chercher à les étudier, c'est courir le risque d'une condamnation à plusieurs années de prison.
Réaliste, Daoud vit loin d'Oran ; il a acquis la nationalité française avant même d'écrire ce roman où les islamistes — sinon l'islam en général — sont lourdement critiqués. La religion promet trop aux mâles la jouissance d'éternelles jouvencelles consentantes (les Houris) et pousse à l'excès des sociétés patriarcales. Les deux imams du roman, celui du quartier où habite Aube à Oran, et celui du village du drame, ne sont pas des hommes recommandables. L'imam de Had Chekala a une belle voix et paraît de prime abord quelqu'un d'honnête, or il cache bien son jeu et son frère jumeau a indument porté la culpabilité des massacres aux yeux de tous. Mais un peu de justice triomphera et il ne l'emportera pas au Paradis ! On peut douter que les Houris du Coran l'y attendent...
Ainsi, par son intrigue comme par sa thématique, le nouveau roman de Kamel Daoud est une œuvre exceptionnelle, avec en plus un style qui s'orne assez souvent de poésie et de lyrisme. Je recommande chaudement cette lecture.
• Kamel Daoud : Houris. Gallimard, 2024, 411 pages.
/image%2F0538441%2F20230711%2Fob_103fad_wodka.png)