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Maurice Sachs évoque la rédaction de ce livre hors du commun dans La Chasse à courre. Il laissa ce roman inachevé à la fin de 1942 quand il s’engagea pour collaborer en Allemagne et échapper du même coup à la justice française. Ce roman fut publié à titre posthume par Gallimard, en 1955. 

 

John Cooper prend certains traits de l’auteur puisque, comme lui, il mène une vie d’aventures qui lui fait connaître divers milieux sociaux et surtout une panoplie de personnages fort divers. Ainsi, les rencontres successives, les changements de décor, les activités successives de John Cooper font de ce texte un assez bon exemple de roman picaresque contemporain : il coche presque toutes les cases caractéristiques du genre, comme si l’auteur s’était appliqué à travailler selon le modèle du Gil Blas de Lesage. L’action se situe en France, entre 1925 et 1940.

 

Débarqué des Etats-Unis où il lui reste un vieil oncle alcoolique et misanthrope vivant à l’écart du monde à la manière de Walt Whitman — il est même question d’un chien qui s’appelle Waldo — John Cooper qui a passé une quinzaine d’années près d’Albany se retrouve envoyé en France mais sans ressources. John Cooper accumule par nécessité les expériences sans lendemain, c’est une vie de barreau de chaise un peu comme Maurice Sachs l’a vécue. Il s’ensuit une cascade de situations qui devraient lui permettre d’avoir des revenus intéressants, mais il retombe régulièrement dans le besoin, malgré ruses et tromperies qui n’en font pas un modèle de vertu mais de débrouillardise. Il faut attendre les derniers chapitres pour que sa situation matérielle s’améliore, dans l’entourage d’un homme d’affaires hyperactif, Faradet, dont il devient le secrétaire particulier, puis d’un diplomate, Clouzot, qu’il accompagne dans un pays imaginaire d’Europe de l’Est où la monarchie absolue a été renversée en 1919. La description des institutions politiques faibles de la Palinodie, sorte de Pologne croisée de Poldavie, contraste curieusement avec le ton plutôt réaliste de l’ensemble du roman. Mais c’est pour annoncer l’imminence de la guerre en Europe.

 

Les références culturelles et particulièrement littéraires abondent, parfois de manière exagérée comme si l’auteur avait voulu montrer avec insistance ses connaissances littéraires. Les premières aventures ont amené John Cooper à rencontrer un poète nommé Rislaire qui avait connu la gloire pour son Pèlerinage à Notre-Dame du Chêne. « Puis vint le temps, vers 1925, où la France lettrée se passionna de mysticisme et de né-thomisme, où Claudel, Jammes et Péguy s’acquirent un vaste public, où Maritain conquit à Dieu des esprits qui se croyaient révolutionnaires, où Max Jacob montra la basilique de Saint-Benoît aux jeunes poètes, où Mauriac et Bernanos prirent de l’influence...» Le héros de Sachs fréquente nombre de milieux cultivés : des écrivains, un sculpteur, un psychanalyste, une comédienne reconvertie dans la radio. L’épisode policier qui précède le départ avec l’ambassadeur de France est ainsi décoré d’un coup de chapeau « à l’imagination d’un Maurice Leblanc, d’un Gaston Leroux, d’un Edgar Wallace ou d’une Agatha Christie.»  Plusieurs personnages ont des bibliothèques bien pourvues. John Cooper lui-même achète des livres, souvent des classiques.  C’était l’ambition de Sachs d’être pleinement reconnu comme écrivain et authentique représentant de la classe la plus cultivée. La fréquentation du salon des Scudéri, où John s’éprend de l’aristocratique Anne, donnera au lecteur l’impression de lire des pastiches de Marcel Proust. 

 

Mais John Cooper a croisé sur son chemin des individus plus que douteux. Dans le pavillon d’Auteuil où il vit, Julien Freux collectionne les peintures modernes (Renoir, Cézanne, Pissaro, Rouault, Vlaminck, Segonzac) mais sa grande passion concerne les vitraux, quitte à les voler. C’est ainsi que John Cooper s’est trouvé embarqué au début du roman dans une expédition destinée à subtiliser un vitrail dans une église de campagne. Freux a un compte à régler avec le milieu des amateurs d’art, des « antiquaires », plus particulièrement des intermédiaires qui spéculent sur des faux. Ils ont abusé le sculpteur qu’était son père.  Vers la fin du roman John Cooper retrouve ce même Freux pour une autre histoire de vitrail, tragique celle-ci, et qui vient boucler la boucle.
 

Même si le roman est inachevé, le fait de démarrer au chapitre IV, la mention d’autres lacunes et de chapitres absents, donnent l’illusion d’un air de modernité et d’inventivité — autrement dit un petit air de roman expérimental — à ce livre dont les péripéties voudraient rivaliser avec la vie même de Maurice Sachs, un auteur pour le moins... controversé.
 

  • Maurice Sachs - John Cooper d’Albany. Gallimard, 1955, 347 pages.







 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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