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Champion de la littérature populaire, rendu célèbre par Au revoir là-haut et la série qui a suivi, Pierre Lemaître remet la table avec Le Grand Monde dans une écriture de grande consommation avec l'histoire de la famille Pelletier. Nous sommes en 1948, les Français ont encore des tickets de rationnement, les mineurs du Nord se mettent en grève, et le gouvernement craint la menace communiste.

 

Le récit est ancré en trois lieux : Beyrouth, Paris et Saïgon. Louis Pelletier, qui dirige une savonnerie prospère à Beyrouth, est un homme confiant et déterminé qu'on n'aime pas contredire. Il a eu quatre enfants de sa femme Angèle. L'aîné, Jean dit Bouboule, n'a pas réussi à s'imposer comme dirigeant d'entreprise pour succéder à son père ; il a gagné la France avec sa femme Geneviève qui rêvait de Paris. François a pris le même chemin en faisant espérer un succès à Normale Sup' et il se retrouve à travailler pour un journal à la rubrique des faits divers. Étienne est nommé à un poste administratif en Indochine avec la ferme intention de retrouver son ami qui s'est engagé dans le corps expéditionnaire en lutte contre le Viêt Minh. Leur sœur Hélène achève le lycée et y fréquente le club photo.

 

Une fois passée la présentation des acteurs, quel est l'intérêt de ce roman qui semble marquer l'année 2022 autant que l'Anéantir de Michel Houellebecq et par ses tirages rivaliser avec un Guillaume Musso ou un Marc Lévy ?

 

J'en vois trois. Vient en premier la présentation de l'Indochine coloniale au temps de la guerre opérée par le Viêt Minh. En France le conflit indochinois n'intéresse que modérément le public car le contingent n'y est pas envoyé. « L'Indochine avait la réputation d'une terre de stupre et de fornication, destination privilégiée des aventuriers, des ratés et des dépravés » note justement l'auteur. Le Grand Monde n'est autre que ce casino de Saïgon où comme Étienne on peut perdre des sommes folles. De quoi finir par accepter des pots-de-vin. La présence d'Étienne en Indochine permet au lecteur de découvrir et comprendre le scandaleux trafic des piastres qui restera comme l'un des scandales de la IVe République.

 

En second lieu, on lit une histoire de serial killer que la police ne parvient pas à démasquer. La principale victime — par la place qu'elle occupe dans le roman —, est une actrice connue, sauvagement assassinée dans les toilettes d'un cinéma parisien. Le criminel est un personnage introverti, déçu par l'existence, par son épouse, par son métier, par ses échecs. Il passe à l'acte sur un coup de tête, sans précaution particulière cette fois-ci comme les autres fois. On s'attend dix fois à l'arrivée de la police pour l'arrêter...

 

Enfin et surtout, c'est l'art du feuilletoniste ! Pierre Lemaître n'a rien à envier à Eugène Sue ou Alexandre Dumas. Il y a pléthore d'épisodes, abondance de détails bien fignolés, de personnages habilement portraiturés même s'ils ont des rôles secondaires. On pourrait tenter d'énumérer les perles du roman : les meurtres du serial killer, le prof de maths autant photographe que pornographe, la secte vietnamienne que fonde et dirige le réjouissant et exotique « pape » Loan, la vivante présentation du journal où travaille François Pelletier — convaincante célébration du France Soir de Pierre Lazareff —, l'attentat terroriste contre l'avion qui devait emmener Étienne loin de Saïgon, sans oublier les ravages de l'opium, la spoliation des Juifs sous Vichy, le lancement d'une boutique de linge de maison, et beaucoup de coups de théâtre ! On imagine aisément un film épatant avec tous ces ingrédients — comme ce fut le cas pour Au revoir là-haut. Mieux encore, le roman s'achève de telle manière que Pierre Lemaître semble avoir jeté des fondations pour les volumes suivants.

 

Ce roman ne restera sans doute pas comme un chef-d'œuvre de la grande littérature française. Mais il joue à merveille son rôle de page turner. Il ne faudrait pas lui demander autre chose, comme des pensées profondes sur la vie, l'amour, la mort... Méditer, c'est plutôt l'affaire du chat Joseph perché sur le frigo américain.

 

Pierre Lemaître : Le Grand Monde. Calmann-Lévy, 2022, 586 pages.

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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