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La mondialisation est devenue la tarte à la crème de nombre d'essais de géopolitique, d'économie ou de sciences humaines depuis au moins une vingtaine d'années. Mais quand a-t-elle commencé ? Le second XIXe siècle a certainement vécu, — notamment en liaison avec l'expansion impériale britannique, l'essor des réseaux ferroviaires et de la navigation à vapeur, les fuseaux horaires centrés sur le méridien de Greenwich, le télégraphe et les agences de presse —, une véritable première mondialisation. En remontant le temps, l'empire espagnol du XVIe siècle avait sans doute esquissé la tendance, mais il vaudrait mieux éviter de confondre la poussée “universelle” d'un empire (romain, mongol ou ibérique) avec la mondialisation.

L'inattendu Tour du Monde en l'An Mil que propose Valerie Hansen, professeur à l'université de Yale, révèle-t-il un première mondialisation ? C'est ce que l'auteure prétend démontrer dans cet essai fort agréable à lire et accompagné des cartes nécessaires pour tout lecteur non spécialiste du cœur du Moyen-Âge.

 

L'ouvrage commence avec les routes des Scandinaves vers le Groenland et Terre-Neuve où l'archéologie a confirmé leur présence à l'Anse-aux-Meadows. Là ou plus au sud vers le Maine on placerait le Vinland des sagas. Il n'est pas non plus impossible que des marins scandinaves se soient aventurés jusqu'en pays maya, au Yucatan, selon l'interprétation d'une image de bateau bien spécifique, et de guerriers blonds sur un peinture du Temple des Guerriers à Chichen Itza, construit juste après l'An Mil.

 

Quittant l'Amérique, le parcours reprend vers l'Europe du Nord et de l'Est, pour suivre les Vikings pillards et les Scandinaves marins et commerçants partis notamment de Birka en Suède. Par le Dniepr et la Volga, ils se font pourvoyeurs de fourrures, en direction de la Mer de Rum, de Constantinople et du Moyen-Orient. Ces marchands importaient pour les Rus' des épées dites de Damas et de l'acier spécial venant d'Afghanistan. L'intense commerce des Scandinaves explique la découverte de trésors monétaires comme celui enfoui juste après 991 dans l'île de Gotland, riche de 1911 pièces d'argent et venant en majorité du monde arabe. Au passage on assiste à la naissance de l'Etat Rus' à Kiev et à la conversion de Vladimir au christianisme byzantin.

 

Le commerce des esclaves revient comme un leitmotiv dans cet essai : esclaves d'Europe, c'est-à-dire Slaves, à destination de Constantinople ou de Bagdad, esclaves africains ramenés vers le Caire à travers le désert du Sahara, esclaves de la côte du Mozambique que des boutres omanais transportent à Bassorah, en attendant la traite transatlantique quelques siècles plus tard. Même si un auteur chinois qui décrit la vie du port de Canton en 1117 mentionne des esclaves venant d'autres pays, notamment des hommes d'équipage capturés par des pirates, l'auteure estime que « les Chinois n'avaient pas besoin d'importer des esclaves ni de la main-d'œuvre : ils en avaient bien assez ». La Chine des Song est alors le pays le plus peuplé du monde avec 100 millions d'habitants.

 

Entre le moment de l'apogée abbasside de Bagdad et celui de l'apocalypse mongole passé 1200, un autre trait majeur c'est que « l'Asie centrale se scinde en deux », entre islam à l'Ouest et bouddhisme à l'Est. Du côté de Samarcande, de Boukhara, ou de Kaboul, les dynasties musulmanes (et esclavagistes) des Qarakhanides et des Ghaznéides s'opposent à l'Asie orientale bouddhiste : Corée, Japon, Empire Liao et Chine des Song. Entre ces deux « blocs » l'Inde et le Xinjiang sont les escales des routes de la soie et des produits aromatiques, la soie venant de Chine croisant les aromatiques destinés au marché chinois.

 

Les produits de luxe en effet empruntent les routes qui vont et viennent de Chine, « l'endroit le plus mondialisé sur Terre ». L'encens du Yémen est transporté par les Arabes vers l'Inde, et l'empire Chola y ajoute ses poivres et autres spécialités aromatiques. La traversée terrestre de l'isthme de Kra est bientôt remplacée par le détroit de Malacca — d'où la bonne fortune du royaume de Sriwijaya — pour acheminer ces produits de luxe vers la Chine et vers le Japon, où la cour de Kyoto et l'aristocratie sont grands amateurs de parfums comme le prouve le Dit de Genji de Murasaki Shikibu. L'archéologie sous-marine a étudié les épaves de navires marchands coulés au large de Java. L'un transportait d'énormes quantités de métaux (or, plomb, étain, bronze) destinés à la frappe monétaire ; l'autre 600 000 pièces de porcelaine chinoise, fabriquées dans les fameux « fours dragons ». Comme en ce début de XXIe siècle, les plus grands ports du monde sont en Chine, vers l'An Mil, au temps des Song du Sud, ce sont Hangzhou (la capitale), Ningbo, Fuzhou, Quanzhou (face à Taiwan) et surtout Guangzhou (Canton). Dans ces ports les administrateurs de l'empire prélevaient leur part sur les importations, de 10 à 30 % en nature selon les périodes et les catégories de produits. La même période voit la Chine innover avec le papier-monnaie, peut-être suite à la pénurie de cuivre apparue dans la province de Sichuan aux alentours de 980.

 

Même si les puristes refuseront le terme de mondialisation car l'ouvrage nous montre une série de routes commerciales plutôt qu'un réseau interconnecté, il demeure que ce tour du monde des civilisations les plus avancées (mais sans circumnavigation) constituera pour beaucoup de lecteurs une vivante actualisation des connaissances scolaires, sinon une totale découverte, et pour tous un joyeux exercice de curiosité intellectuelle. Et donc : vive l'histoire globale !

 

 

Valerie Hansen : L'An 1000. Quand les explorateurs ont connecté l'humanité et que la mondialisation est née. Traduit de l'anglais par Anne-Sophie De Clercq. Quanto, Lausanne, 2021, 395 pages. [The Year 1000. When Explorers Connected the World and Globalization Began].

 

Tag(s) : #HISTOIRE MOYEN AGE
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