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Après un premier volume qui a conduit des origines à l'Europe des Lumières, K. Pomian reprend le flambeau à partir de la Révolution française. Désormais la Nation est à l'honneur, d'abord en France ; très vite les guerres de la République et de l'Empire suscitent l'essor du sentiment national en Espagne, en Angleterre et en Allemagne. Des musées s'ouvrent pour répondre à ces aspirations en même temps que le public, les collectionneurs et les hommes politiques s'intéressent à de nouveaux domaines du patrimoine. L'afflux des objets conduit à décider la création de départements ou de musées spécialisés et à reconsidérer la présentation des collections.

Sur tous ces éléments, l'ouvrage de Krzysztof Pomian apporte une incroyable quantité de précisions : c'est une somme incontournable pour qui s'intéresse à la culture de cette période et aux origines des musées qu'il lui arrive de fréquenter.

 

Le Musée miroir et fierté de la Nation

Avec la sécularisation des biens du clergé, la confiscation des biens des émigrés, et les conquêtes militaires, le Louvre voit affluer les œuvres d'art « libérées » et s'ouvre brièvement comme Musée National le 10 août 1793. Ancien de l'expédition d’Égypte, Dominique Vivant Denon (1747-1825) préside à partir de novembre 1802 aux destinées de cette institution pour la réaménager. La Grande Galerie débarrassée des plans des forteresses devient le symbole du musée moderne. Fort de son expérience de l’Égypte aux côtés de Bonaparte, Denon renomme son établissement Musée Napoléon. Les armées françaises victorieuses pillent le patrimoine artistique en Italie (à Milan, Bologne, Venise, Rome...), en Hollande (la galerie du stadhouder Guillaume V), en Espagne, en Hesse, en Prusse... Selon l'Empereur, Paris doit devenir le principal musée de l'Europe.

Le 27 octobre 1806, Denon entre à Berlin dans la suite de Napoléon. Le 5 novembre commence l'enlèvement des objets appartenant à la Kunstkammer du roi de Prusse : marbres, bronzes, terres cuites, médailles, monnaies, 84 statues et bustes antiques, 123 tableaux disparaissent des collections prussiennes. Mais l'Empire est un colosse aux pieds d'argile... En octobre 1815, des manifestations populaires célèbrent le retour de ces œuvres à Berlin. Toutes ces œuvres volées ne retourneront pas forcément dans leur pays d'origine. Ainsi les tableaux du landgrave de Hesse-Kassel, offerts par Napoléon à Joséphine, se retrouveront à l'Ermitage, car ils seront vendus au tsar Alexandre Ier pour solder la succession de l'ex-impératrice, comme le déplore Hegel visitant Kassel en 1822.

Ces prises de guerre et leur restitution participent à la naissance du sentiment national allemand et particulièrement en Prusse. Mais partout l'intérêt pour les antiquités nationales s'affirme : après le vandalisme révolutionnaire de l'abbaye de Saint-Denis, Alexandre Lenoir crée le Musée des monuments français pour y regrouper les gisants des siècles barbares et par contraste les bustes des grands hommes du XVIe au XVIIIe siècle. Dès 1806 le royaliste Quatremère de Quincy s'offusque de ce fourre-tout. Denon y voit plutôt la nécessité d'un vrai musée du Moyen-Âge. Ce sera plus tard l'hôtel de Cluny (1844) ainsi que le Musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye (1867). La Restauration venue Louis XVIII ferme le musée de Lenoir et les tombeaux des rois regagnent la basilique de Saint-Denis. Après 1830 Louis-Philippe reprend l'idée d'un Musée de l'histoire nationale, c'est ainsi qu'au château de Versailles naît le musée où l'histoire de France se lit en images, avec en particulier la galerie des batailles.

 

Jean-Lubin Vauzelle. Vue du Musée des Monuments français : salle du XVe siècle. Musée du Louvre, Département des Arts graphiques.

 

Une floraison de nouveaux musées en France et en Europe

Une première floraison se produit sous la Révolution française quand le musée d'art est concurrencé par la création de musées consacrés à l'histoire naturelle (le Muséum d'histoire naturelle successeur du Jardin du roi), aux arts et métiers (le Conservatoire des Arts et Métiers créé en 1798 dans l'ancien prieuré de Saint-Martin-des-Champs à Paris), à l'artillerie (transféré aux Invalides en 1871), aux objets exotiques même (au Musée de la Marine).

Ensuite, le choc de deux décennies de guerres amène les souverains victorieux de Napoléon à décider de créer ou construire de nouveaux musées pour asseoir leur prestige. Comme Ferdinand VII récupère son trône et ses tableaux, le Musée du Prado est inauguré à Madrid en novembre 1819. En Bavière, le roi Louis Ier fait construire une Glyptothèque, l'Alte puis la Neue Pinakothek, sans oublier le Walhalla pour célébrer les grands noms du passé germanique... dans une sorte de temple grec. Le roi de Prusse Frédéric Guillaume IV commande l'Altes Museum à l'architecte Schinkel et le Neue Museum à Klenze trente ans plus tard, dressant sur l'île de la Sprée un complexe muséal qui sera achevé en 1930 avec le Pergamon.

Les musées construits entre 1815 et 1850 reflètent le goût persistant pour l'antiquité grecque — on parle même en Angleterre d'un Greek Revival — alors que le goût évolue avec la mode romantique et valorise le gothique, comme dans le roman noir.

Le rôle des collectionneurs et des amateurs d'art explique nombre de ces créations muséales. Le banquier Johann Städel est à l'origine du célèbre musée d'art de Francfort inauguré en 1833. À Cologne c'est le marchand Franz-Ferdinand Wallraf qui réunit des collections hétéroclites dont la ville hérite en 1818 ; les peintures de la vieille École rhénane se retrouvent dans le musée ouvert en 1861 et financé par l'industriel Johann Richartz. En Grande-Bretagne, est capital le rôle des aristocrates collectionneurs et des cercles d'amateurs érudits, comme les trustees du British Museum et parmi eux Charles Townley, membre de la société des Dilettanti, dont la collection de marbres antiques enrichit le musée après sa mort en 1805. Le musée Thorvaldsen à Copenhague est issu de la volonté du sculpteur.

 

Friedrich Alexander Thiele. Vue en perspective du Neue Museum, Stadtmuseum, Berlin, vers 1825.

 

Des collections pour une nouvelle esthétique et de nouveaux savoirs

Au Louvre, la Galerie des Antiques est ouverte en 1800. L'intérêt pour l'antiquité grecque et égyptienne suscite l'agrandissement de nombreux musées. Ils rivalisent pour s'emparer des collections privées à vendre. Après l'acquisition en 1772 des vases grecs (qu'on disait étrusques) de la collection Hamilton, le British Museum devient en 1802 le premier musée à présenter une importante collection d'antiquités égyptiennes — parce que la marine anglaise de Nelson a récupéré à Alexandrie les objets collectés par l'expédition de Bonaparte, et en particulier la fameuse pierre de Rosette qui permettra à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes.

L'opinion se passionne aussi pour l'indépendance de la Grèce. L'acquisition plus ou moins légale des marbres du Parthénon par lord Elgin a provoqué des débats passionnés. La question de la restitution commence sa longue histoire... Des personnalités s'indignent de l'exportation des antiquités par des étrangers. Byron y voit « les misérables restes d'une terre qui saigne ». En 1816 le gouvernement anglais décide cependant d'acheter les marbres des Panathénées à lord Elgin pour 35 000 £ ; ils seront installés en 1831 dans les nouveaux locaux du British Museum.

Les acquisitions des musées suivent l'évolution des savoirs, des centres d'intérêt, l'évolution du goût, mais aussi les façonnent. Ouvert en 1818, le musée du Luxembourg est « le premier à avoir été consacré entièrement à l'art vivant » et ainsi constituer une possible antichambre pour l'entrée dans les collections du Louvre. Ainsi le Salon de 1822 y expose-t-il une œuvre de Delacroix, Dante et Virgile aux enfers, bientôt transférée au Louvre, autrement dit un soutien officiel à la peinture romantique, qui démode le néo-classicisme tout puissant au moment où la France était entrée en Révolution.

Le Romantisme c'est aussi la découverte du passé national. Depuis 1825 le château de Monbijou reçoit les antiquités germaniques, ouvertes au public prussien en 1838. Frédéric Guillaume IV relance en 1842 le chantier de la cathédrale de Cologne. Le goût pour le gothique se retrouve dans la collection de peintures allemandes anciennes de Wallraf.

Figure centrale de l'histoire des musées danois, Christian Thomsen invente pour sa collection archéologique le classement chronologique âge de pierre, âge du fer, âge du bronze, trait caractéristique du Musée des Antiquités nordiques installé au Prinsens Palais de Copenhague et dénommé Nationalmuseet depuis 1892.

 

Archibald Archer. The temporary Elgin Room, 1819, British Museum, Londres.

 

Comme un fil conducteur dans ce livre, la disposition des œuvres dans les salles et galeries est un sujet important puisqu'on assiste à une sorte de révolution dans leur présentation. L'entassement traditionnel est critiqué. L'éclairage zénithal progresse à partir de la Grande Galerie du Louvre. Les opinions de Louis Viardot sont citées à plusieurs reprises par K. Pomian : c'est un infatigable visiteur du Prado, de la National Gallery, du Louvre, et de tous les grands musées du temps. Enfin, l'auteur indique à plusieurs reprises les horaires d'ouverture des musées au public. Ils sont nettement plus réduits que de nos jours !

 

Krzysztof Pomian : Le musée, une histoire mondiale. II. L'ancrage européen, 1789-1850. Gallimard, Bibliothèque illustrée des Histoires, 2021, 546 pages. L'excellent index comporte une entrée bienvenue : le mot "collections". Comme dans le tome I, l'illustration est remarquable. Les illustrations de cet article proviennent du livre.

• Revenir au compte-rendu du premier volume

 

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Tag(s) : #BEAUX ARTS, #HISTOIRE 1789-1900
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