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L'auteur connaît bien le Rwanda. Il y a travaillé avant, pendant, et après le génocide.

Cette odyssée toute récente à travers l'espace et le temps conduit le lecteur de Kigali à Kinshasa et de 1994 à 1997. La remontée dans le temps commence plus précisément un jour d'avril 1994, le 6 au soir, quand le président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, trouve la mort dans l'explosion de son avion abattu par un missile juste avant d'atterrir à l'aéroport de Kigali au voisinage de la villa présidentielle. Elle s'achève un jour de mai 1997 quand la dépouille du président est incinérée au bord du fleuve Congo sur le terrain de l'entreprise Utexco à deux pas de l'actuelle ambassade de France à Kinshasa — ce qui ne manque pas d'apparaître comme une sulfureuse proximité tant la France de Mitterrand a été impliquée dans l'aventure politique d'Habyarimana.

 

 

Sur plus de quatre mille kilomètres, le Congo serpente à travers une immense forêt qui s'étend au cœur de l'Afrique. C'est cette forêt congolaise qu'en 2019 le grand reporter Patrick de Saint-Exupéry a traversée : en moto, en hélico, en bateau même, il est allé à la recherche de témoins des drames survenus vingt et quelques années plus tôt, suite au déclenchement par un pouvoir hutu fanatique du génocide de la minorité tutsi du Rwanda soit huit mille morts par jour durant cent jours d'avril à juin 1994. Pressés par l'offensive armée de Paul Kagame, et protégés par la mission Turquoise qui aurait dû les arrêter, les chefs du génocide s'enfuirent avec deux millions de Hutus, envahissant la ville de Goma et la province congolaise de Kivu. Ensuite, fuyant en grand nombre à travers la forêt, les Hutus sont bientôt pourchassés à la fois par les rebelles congolais qui, sous la direction des Kabila père et fils, entreprirent de renverser Mobutu, et par 2500 soldats du FPR de Kagame. Selon des rumeurs, un second génocide aurait été perpétré sur ces Hutus en fuite dont les chefs rêvaient de reconstituer leurs forces grâce à l'aide de Mobutu et de ses mercenaires pour revenir un jour au Rwanda « finir le travail », c'est-à-dire finir d'exterminer les Tutsi jusqu'au dernier.

 

Sur le terrain, les recherches de Saint-Exupéry ne trouvent aucune trace d'un second génocide, et l'auteur confirme qu'il s'agit bien d'une légende entretenue par des Hutus qui de coupables voulaient inverser les rôles et passer pour victimes. Le reporter rappelle la responsabilité de Mitterrand et son ministre Védrine dans cette rumeur entretenue aussi par l'essayiste Pierre Péan. En revanche, la fuite des génocidaires hutus avait apporté le chaos dans la région de Goma, nécessité des interventions humanitaires de l'ONU et de diverses ONG, puis à l'intérieur du Congo provoqué des combats et des massacres vers Kisangani notamment. Des cartes permettent de suivre aisément les pérégrinations de l'auteur.

 

Outre l'intérêt du rétablissement de la vérité historique, cette enquête de terrain qui est aussi un formidable récit de voyage conduit à rencontrer au milieu de régions déshéritées, des hommes et des femmes survivant des combats et des massacres, des prêtres de paroisses isolées, des érudits locaux, des petits fonctionnaires nostalgiques et des aventuriers perdus dans la masse verte, « la mousse » comme dit l'un d'eux pour désigner cette extravagante forêt congolaise à travers laquelle la carte Michelin taille des routes qui ne sont souvent que des pistes fantômes où tout s'enlise. L'impression de ruine se découvre à la vue d'anciennes voies ferrées, d'anciens entrepôts, d'anciens quais du fleuve Congo. Le contraste est complet avec le Rwanda de 2020, et sa capitale moderne et branchée.

 

Patrick de Saint-Exupéry. La Traversée. Une odyssée au cœur de l'Afrique. Les Arènes, 2021, 317 pages.

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE, #HISTOIRE 1900 - 2000, #RWANDA, #CONGO
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