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Lui même grand voyageur, Sylvain Tesson ne pouvait qu'être tenté par l'errance rimbaldienne.

 

C'est en pleine pandémie et au cœur de l'hiver qu'il a « répété à pied », avec son ami Fribourg, la première fugue du poète, en octobre 1870, celle qui fut le creuset des poèmes de seize ans, « Ma Bohème » et « Sensation ». Car comprendre Arthur Rimbaud « vous condamne à partir un jour sur les chemins ». Certes on retrouve dans cet essai les principaux éléments de la vie du poète, depuis l'influence de sa mère castratrice qu'il fallait fuir pour exister, autant que l'Ardenne, ce « trou » triste et humide. Après la fugue à Paris vint l'aventure amoureuse avec Verlaine. Puis ce fut le silence et la fuite en Afrique. On croise aussi les figures incontournables de sa sœur Isabelle qui édifia, avec Berrichon son époux, le mythe Rimbaud version « bigote » et empocha les dividendes des publications expurgées des poèmes d'Arthur. Mais l'essentiel pour S. Tesson est ailleurs. Il ne livre pas une énième biographie du poète car « la biographie n'est pas une science exacte » et « tous les biographes sont des montreurs d'ours » qui tiennent à trouver un sens à la vie d'un auteur. Or « Arthur lui-même fit l'aveu qu'il n'y a peut-être rien d'autre à trouver dans ses vers qu'hallucinations, sans messages engagés ni toute cette ferblanterie du signifié, du signifiant et autres grelots de Trissotins ».

 

S. Tesson s'identifie au poète qui avait « contracté la dromomanie, cette pathologie des embarquements ». Et de poursuivre : «  La dromomanie on en meurt ( comme Rimbaud) ou l'on en devient idiot, je sais de quoi je parle, j'en suis atteint ». Le poète avait besoin du mouvement pour fuir l'ennui et devenir ce qu'il était : un génie du Verbe. Car la poésie naît de la marche qui constitue « la véritable thermodynamique de la pensée » selon S. Tesson. Arthur l'avait écrit à sa mère : « Il y a une chose qui m'est impossible, c'est la vie sédentaire ». Et Tesson de poursuivre : « peut-être est-elle là la malédiction du maudit : ne plus pouvoir jamais s'arrêter. Comme un homme qui tomberait d'un toit et se dirait : courage, continuons ! » Comme Rimbaud, Sylvain Tesson sans cesse voyage malgré les séquelles de sa chute !...

 

Pendant toute une « Saison en enfer » le poète a tenté de « trouver une langue » pour « changer le monde » grâce au « dérèglement de tous les sens ». Comme peu de rimbaldiens l'ont fait, S.Tesson goûte les images en dissociant le verbe du sens : c'est un « carrousel d'images pures sans sous-textes et sans signification », telles les obscures « Illuminations ».... où « des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d'eau ». Mais Rimbaud a échoué, incompris, trop en avance sur l'avant-garde : « J'ai seul la clef de cette parade sauvage » pourtant « ça ne veut pas rien dire » confie-t-il à sa mère. Je était bien un autre, à la fois voyou, provocateur des bonnes manières et voyant illuminé.

 

Cependant toute saison est éphémère et le poète s'est tu. Partir vers l'Orient fut l'antidote à l'enfer : à défaut de changer le monde il choisit d'y participer. Mais fut-il commerçant, trafiquant d'armes ou d'esclaves, Rimbaud n'est jamais parvenu à échapper à l'ennui ni à atteindre son but : fuir pour se fuir. Dans cet essai très personnel affleurent les thématiques chères à l'auteur. Ainsi entre autres : « Le langage ne sculpte plus l'histoire au siècle numéro 21. L'écran escamote le Verbe ». On ne lui en tiendra pas rigueur, lui qui convoque nos sens pour approcher le poète. Et si « Je est un autre », alors Sylvain Tesson est Rimbaud !

 

Sylvain Tesson : Un été avec Rimbaud. Equateurs/France Inter, 2021, 217 pages.

Chroniqué par Kate

 

Tag(s) : #LITTERATURE FRANÇAISE
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